JE SUIS BRIGITTE

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French president-elect Emmanuel Macron (C), his wife Brigitte Trogneux (2ndR), her daughter Tiphaine Auziere (2ndR) and the latter's husband Antoine Choteau (R) greet supporters in front of the Pyramid at the Louvre Museum in Paris on May 7, 2017, after the second round of the French presidential election. Emmanuel Macron was elected French president on May 7, 2017 in a resounding victory over far-right Front National (FN - National Front) rival after a deeply divisive campaign, initial estimates showed. / AFP PHOTO / Eric FEFERBERG

J’ai la faiblesse de croire en l’Homme et qu’il peut devenir meilleur, en ce qu’il peut faire de grand et de beau dans un esprit de tolérance, de respect de l’autre dans toutes ses différences, en sa capacité à s’ériger contre tout extrémisme dévastateur et gorgé de haine.

Je me suis gardée d’exposer mes opinions, réservant au secret de l’isoloir ce qu’en conscience et par devoir citoyen je pense le meilleur pour mon pays.Parce que je suis aussi citoyenne d’une France où le droit de vote accordé aux femmes n’a que dix ans de plus que la nouvelle Première Dame…

Je n’ai pas mêlé ma voix au concert de tous ceux qui ont déversé des flots d’injures à l’endroit des candidats de tous les bords, inondant les réseaux sociaux de propos de café du commerce où, à l’heure du jaune et du tiercé, on refait le monde, sûr de détenir la vérité d’un individualisme forcené qui se veut bien-pensant. Chacun ne voyant que par le bout de son seul quant-à-soi ce qu’il croit être la panacée à tous les maux et saura surtout préserver ses droits en oubliant ses devoirs. Sans réflexion, sans le simple bon sens qui permet un esprit critique en toute connaissance de cause. A faire se retourner Voltaire a sa tombe, comme tous ceux qui ont tenté de faire de la France une nation éclairée. Les beaux esprits, au sens noble du terme, ceux qui réfléchissent, analysent, semblent s’être fait la malle au profit de meutes beuglantes qui applaudissent aux éructations du premier venu qui promet que le jour du grand soir on va raser gratis. Et pour mieux attaquer l’autre que l’on pendrait volontiers haut et court en Place de Grève, on attaque son épouse en vomissant à longueur de « posts » assassins des propos aux relents nauséabonds de dégueulis de poivrot. Tout simplement parce qu’elle n’est plus une perdrix de l’année et de vingt ans l’aînée de son mari…

A l’inverse et curieusement, que la compagne de cet autre candidat soit de vingt ans sa cadette n’a jamais suscité le moindre commentaire. Il semble qu’au regard du machisme ambiant, cela soit pour lui plutôt flatteur. Pour faire court : un homme mûr qui séduit une jeune femme passe pour un Don Juan alors qu’une femme mature qui ose aimer un homme plus jeune qu’elle ne peut être qu’une salope… De plus, si la dame a atteint la soixantaine, on se déchaîne et se gausse d’autant plus, en gorges chaudes d’une vulgarité à crever.

Peu importe qu’elle ait la tête mieux faite qu’une star de téléréalité à la une des mags « pipole » qui font le bonheur des midinettes au Q.I de bulot, elle n’en a plus la plastique (quoique…) et ses ride attestent du temps l’irréparable outrage.

Décidément, on tombe bien bas. On vocifère et pérore à l’envi sur la « cougar » devenue Première Dame de France aux côtés de son si jeune mari !

J’ai honte. Honte qu’en 2017 dans mon pays une femme soit ainsi traînée dans la boue d’un machisme persistant et ordinaire qui se croit malin et drôle. Cela ne m’amuse pas, cela m’inquiète. Ce n’est pas du féminisme mais une constatation affligée. Fi de l’être ! Le paraître et l’âge si vilainement raillés prévalent, comme si la seule jeunesse d’une femme était garante de sa valeur. Alors, parce que j’ai, comme tant d’autres de mes amies écrivains, artistes, femmes engagées -que je ne citerai pas- bien des points communs avec Mme Macron, je veux encore croire que l’intelligence, de l’esprit, du cœur, le respect de l’autre peuvent encore exister et l’emporter sur l’imbécillité la plus crasse.

Finalement, n’est-ce pas de cela dont il s’agit ? La sottise (C majuscule), déclencheur de la haine de l’autre quel qu’il ou elle soit parce qu’il -elle- sort des rails d’une pseudo « norme ». L’autre, différent par la couleur de sa peau, ses croyances, son sexe et son orientation sexuelle est rejeté, maintenant, il va falloir ajouter l’âge à la triste liste des altérités méprisables…

Toute femme est respectable, à fortiori dans une société qui se clame démocrate et tolérante.

Comme Brigitte, j’affiche aussi une soixantaine d’années au compteur. Alors, maintenant, vais-je pour autant devenir une petite vieille à remiser au fin fond du placard d’une maison de retraite ?

L’ACTU DE MAI

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dédicace
Vous n’avez pu venir me retrouver sur le salon du livre de Paris ?
Je dédicacerai mes livres le 24 mai prochain,
de 17h30 à 19h30, au bar L’AGE D’OR dans le 13ème arrondissement.
J’espère le plaisir de votre visite ! Save the date, à très bientôt .
D. Verso

l-age-d-or-terrasse

Prix Hemingway 2017

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châle-de-flamencoCette année encore, ma nouvelle en lice pour

le Prix Hemingway n’a pas été retenue par le jury.

J’ai eu grand plaisir à l’écrire, me replongeant dans cette Espagne que j’aime tant…

                  LE CHÂLE DE TÍA AUGUSTA

En respectueux hommage à José Tomas et à Idílico.

Prologue        

La peña entame un paso doble aux accents joyeux. Les alguazils entrent, menant leurs chevaux en rythme, suivis des cuadrillas. Le paseo a débuté, il est dix-sept heures précises à l’horloge du temple sévillan de la tauromachie. La Maestranza est pleine à craquer. Le cartel portant les noms de célèbres matadors promet un beau spectacle pour cette première corrida de la Feria d’avril. Rosa est venue y assister avec son oncle Joaquín. Depuis que tía Augusta les a quittés, deux ans en arrière déjà, la jeune femme a accompagné seule le veuf aux arènes à chaque nouvelle saison tauromachique. Les toreros, les banderilleros saluent la présidence et le public, les officiants se mettent en place, les actes du rituel vont pouvoir débuter.

Primer Tercio 

Deux toreros déjà se sont succédé, chacun ayant occis sans panache particulier les toros que le tirage au sort leur avait destinés. L’un d’eux a même reçu un coup de corne, heureusement sans gravité si ce n’est pour son ego, tout aussi bousculé que son corps un instant désarticulé par l’assaut de son adversaire. Celui que tous attendent entre alors en piste. Jeune homme un peu frêle au visage mi-ange mi-démon, il sourit à la foule qu’il salue. Fier sans être arrogant, retenu et concentré, il regarde le ciel. Son petit nez retroussé retient l’enfance, démentie par le carré viril du menton. Ses yeux légèrement enfoncés semblent s’obscurcir sous les épais sourcils froncés qui barrent verticalement le front sur lequel quelques boucles sombres viennent s’égarer. Le sourire s’est estompé, les mâchoires se sont serrées, amenuisant la bouche. Il dépose sa montera au centre de l’arène, dédiant ainsi celui qu’il va combattre au public. La coiffe trace une virgule d’encre sur le sable blond éblouissant. Les clarines sonnent l’entrée du toro. Rosa retient son souffle. L’animal qui jaillit du toril sur le ruedo, après un petit trot d’entrée, marche au pas puis s’arrête net. Il semble observer, mufle levé, sans doute en recherche de ces quelques mètres carrés qu’il va se choisir pour s’y sentir en sécurité. Dans le soleil, sa somptueuse robe azabache, de ce noir brillant, profond, joue avec la lumière. L’éclat des rayons vient parfois iriser le pelage sans que le moindre poil de couleur vienne le troubler. Le museau, tout aussi noir, ne rompt pas l’harmonie monochrome. Il tourne la tête, parcourant l’arène de son beau regard ombré de longs cils. Aurochs flamboyant, il est planté sur des sabots gris qui supportent les cinq cent cinquante kilos d’une musculature de véritable combattant. Il a quatre ans, ses cornes sans défaut en attestent de leurs deux anneaux bien visibles. Rosa frémit. Hermoso l’a-t-il sentie ? A-t-il pu humer l’odeur de Cologne fraîche mêlée de sueur qu’elle dégage ? L’arrêt de l’animal n’a duré que quelques secondes, Rosa est sûre  qu’il sait qu’elle est là. Pas seulement pour le beau garçon en habit de lumières vert et or, mais pour lui, Hermoso. Le torero a saisi la grande cape fuchsia et citron, déjà il veut tout savoir de son adversaire. En exécutant brillamment les passes de capote, il analyse son comportement de guerrier avisé, qui répond aussitôt aux sollicitations. Le toro subit le châtiment de la pique sans paraître faiblir. Il est alors invité à sortir du cheval qu’il s’obstine à pousser violemment, à l’aide du large leurre déployé pour l’attirer plus loin. Le jeune homme à la chevelure aussi brune que la robe de celui qu’il vient de réceptionner sait à présent que ce toro charge franchement et qu’il lui faudra se méfier de la corne droite. Rosa triture son châle nerveusement dans ses mains, malmenant les broderies. Il ne la quitte plus depuis que tía Augusta le lui a offert.

  • Feliz cumpleaños, Rosita mía!* S’était-elle exclamé en posant devant elle le gâteau illuminé de seize bougies et accompagné d’un joli paquet cadeau de chez Bordados Foronda, le plus célèbre fabricant de châles du quartier de Santa Cruz à Séville.

Emerveillée, Rosa avait découvert le châle andalou dont elle avait rêvé et qu’elle porterait sur ses épaules à la feria. Rouge, brodé de fleurs multicolores, il irait à ravir sur sa robe à volants. Comme elle sera jolie pour danser des sévillanes avec ses amies ! Elle s’était empourprée de plaisir, avait battu des mains comme une petite fille, puis déposé de gros baisers sonores sur les deux joues de sa chère tía Tina. Elle adorait la dame un peu ronde à la peau si douce qui seule la comprenait. Rosa semble s’être égarée dans l’enfance, d’où elle sort plus doucement que les autres adolescentes de son âge. Non qu’elle soit sotte, simplement un peu plus lente, son esprit  demandant davantage de temps pour se développer. En revanche, ses sens semblent plus aiguisés que ceux du commun, et, comme si elle en possédait un sixième, elle établit d’instinct -ou à l’inverse repousse- un contact avec les humains comme avec les animaux.

Échappant souvent à la tendre surveillance d’Augusta, elle allait se promener à Fuente Rey, le long des enclos qui bordaient la ganadería. Elle aimait tant regarder les hommes à cheval qui rassemblaient les toros de cet élevage. Elle humait à leur passage les senteurs fauves, s’enivrait du martèlement sourd des sabots sur le sol qui résonnait à ses oreilles et dans son cœur, emplissait ses yeux des couleurs des robes, estompées par les nuages de poussière dans

*Joyeux anniversaire ma petite Rosa !  

lesquels les rayons du soleil déposaient des étoiles scintillantes pour elle seule. Jusqu’à ce jour de ses seize ans, où après avoir dégusté son gâteau, elle était partie pour son habituelle promenade, son châle autour des épaules. Elle l’avait aperçu de loin. Il gambadait en tous sens, sautillant sur ses pattes grêles encore, secouant sa tête sur laquelle pointaient deux jolies promesses de cornes toutes blanches. Un taurillon, noir comme du charbon du museau au bout de la queue. Il avait dû échapper à l’attention de sa mère, s’éloigner d’elle et prenait plaisir à cette liberté toute neuve. Penchée sur la barrière pour l’attirer, Rosa agita son châle qu’elle avait détaché de son cou. Le petit toro marqua un léger temps d’arrêt avant de répondre à la sollicitation de ce leurre sur lequel il se précipita. Il se cogna dans la barrière, arrêté dans sa course sans comprendre pourquoi, cherchant le châle qui l’avait aimanté. La jeune fille le lui tendit, il s’approcha tête baissée. Elle put alors le toucher, caresser le pelage si doux. Il renifla puis saisit le tissu pour en mâchonner un coin l’espace d’un instant, le recrachant sous l’éclat de rire de Rosa. Il la regarda, curieux et bravache déjà, approchant son mufle de la main tendue. Lorsqu’une paume vint se poser au dessus de ses naseaux, le bout des doigts effleurant le poil gentiment bouclé, il sembla s’apaiser d’un coup, goûter cette sensation légère. Sa tête accompagna un moment les mouvements de la caresse, les yeux levés vers ceux qui vinrent se planter dans les siens. Très doucement, Rosa laissa échapper de ses lèvres une comptine que lui chantait tía Augusta lorsqu’elle était petite, aussi petite que le jeune toro. Cet instant de bonheur qui dura l’espace de quelques minutes fugaces sembla très long et bien trop court pour Rosa. Un cavalier apparut, qui l’interrompit et poussa de sa lance l’effronté fugueur afin de le faire repartir vers sa génitrice. L’homme adressa un sourire à la jeune fille avant de s’éloigner. Rosa garda longtemps l’odeur de lait caillé et de pelage empreinte sur sa main. Le jeune toro, lui, emportait dans ses narines celle de Rosa, à jamais gravée dans sa mémoire. De sa gueule dépassait un fil rouge qui finit par s’envoler au vent de sa course.

Segundo tercio

Les clarines viennent de sonner, il est temps pour les banderilleros d’exercer leur talent. Ils sont deux pour les poser: le banderillero de confiance et le torero lui-même. Tous deux sont prêts, comme les autres membres de la cuadrilla qui surveillent, cape bicolore en main afin d’intervenir en cas de nécessité. Le toro répond immédiatement aux invites, charge droit. Magnifique, le torero plante sa paire de banderilles sur le haut du garrot, en un geste assuré et ferme, tout en semblant s’envoler avec la grâce infinie d’une danseuse. La foule applaudit. Le sang coule sur les épaules de la bête dont les flancs se soulèvent au rythme de sa respiration devenue plus courte. Il ne semble pourtant pas ressentir de douleur, contrairement à Rosa qui a cru recevoir elle aussi les pointes acérées dans son dos. Elle est si liée à Hermoso qu’elle éprouve dans sa propre chair les premières blessures infligées. Alors elle ferme les yeux, concentre toute son énergie pour la diriger et l’offrir à celui qui chargera l’homme, soulevant de ses sabots les paillettes d’or pulvérulentes de la piste. Elle est certaine qu’il va la recevoir et la restituer pour lutter farouchement, jusqu’à cet instant suspendu où la mort seule décide de celui qu’elle viendra faucher à la fin du combat.

Rosa était souvent retournée voir le jeune toro. Le vaquero qui lui avait souri l’avait fait un jour monter en croupe pour l’emmener plus près des animaux. Elle avait ainsi pu assister à la ferrade et au marquage des oreilles de Hermoso. Elle avait appris son nom, masculin de Hermosa, la vache qui l’avait mis au monde. Au fil du temps, la jeune fille avait vu grandir l’animal, qu’elle était seule à pouvoir vraiment approcher. Dès qu’il la sentait derrière les barrières, il s’avançait de son pas sautillé, venant au plus près quêter ses caresses. Ils se parlaient tous deux, en une langue connue d’eux seuls et que leurs seuls sens verbalisaient: elle lui murmurait des mots doux, des mots de miel, de soleil et de cavalcades en liberté qu’il recevait avec bonheur, les oreilles en mouvement. Il soufflait dans la main tendue, la flairait, y prenait délicatement la poignée d’herbe fraîche qu’elle lui offrait parfois comme une friandise. Ils se contemplaient, mirant leurs âmes devenues jumelles dans leurs yeux brillants. Dans sa candeur, elle espère que le ciel lui laissera encore longtemps ce toro. Elle n’aime pas ce ciel qui avait rappelé à lui ses parents quand elle était encore un bébé. Elle n’en a aucun souvenir, tía Tina et tío Quino les ont remplacés.

Lorsque Rosa eut dix-sept ans, ils l’emmenèrent à Séville, pour qu’elle assistât aux premières corridas dont ils étaient si friands. Les quelques cent kilomètres à parcourir dans la vieille SEAT Toledo brinquebalante de Joaquín l’avaient amusée. Elle avait ri et chanté pendant ce voyage au rythme des cahots de la route. Puis, elle avait été éblouie par les arènes, les habits de lumières, la musique et les toros qui combattaient si bien. Même si l’estocade les envoyait directement vers ce ciel abhorré qu’Augusta ne cessait d’invoquer. Rosa qui ignorait encore tout de ce qu’était vraiment la mort, fut vite envoûtée par la magie des faenas, la beauté des matadors dans leurs costumes étincelants, la communion avec la foule et ses olé jaillissant d’une seule et même bouche. Mais le ciel, toujours lui, lui ôta sa tía Augusta juste avant la saison qui avait vu fleurir ses dix-huit printemps. Alors, elle alla confier son chagrin à Hermoso. A deux ans passés, il est à présent un novillo, impressionnant pour tout autre que Rosa. Il a peu à peu pris des allures de bête fauve, ses cornes bien symétriques remontant légèrement vers le haut. La jeune fille aime en sentir la texture sur ses doigts, en suivre la courbure jusqu’à la pointe si effilée avant que le jeune fougueux ne secoue la tête. Mais il revient toujours vers elle, plus fier peut-être, conscient de sa taille développée, de sa poitrine puissante, de ses pieds solides, de la bosse du morillo qui commence à se deviner sur sa nuque. A-t-il ressenti le chagrin de la jeune fille ? D’un sabot, il racle le sol devant elle, il souffle, crache et se met à exécuter des virevoltes sur lui-même, comme pour lui arracher un sourire. Puis, sans autre signe d’au revoir, il s’éloigne, en une invite à tourner cette triste page, pour aller de l’avant et vivre.

La sonnerie des clarines retentit, le matador va devoir affronter seul son adversaire.

Tercero tercio

Le berceau des cornes de Hermoso est parfait et c’est bien avec la droite qu’il charge, tête basse. A peine le jeune homme le cite-t-il qu’il « mange » la muleta tendue, sa bravoure et sa noblesse arrachant à chaque passe un olé enthousiaste à des milliers de personnes. Le jeune homme, plus que jamais centré sur son art, enchaîne une série de naturelles, retenant Hermoso au bout de sa flanelle écarlate, sans le forcer, pour enchaîner sur la passe suivante. Le corps cambré tel celui d’une almée flamenca, il paraît alors si fragile, son épée plaquée sur sa hanche gauche. Son poignet et sa main sont sûrs, gracieux aussi, légers. Il fait voler le leurre sur le dos de l’animal, comme une caresse, l’aile d’un gigantesque insecte de feu avant de marquer sur cette figure quelques secondes de pause pour poursuivre la faena. Respiration dans ce concerto pour une muleta, les deux solistes soufflent un court instant. Hermoso, haletant, respire bruyamment, bouche ouverte sur sa langue blanche qui pointe. Emerveillée, Rosa lui parle. Non pas à voix haute, mais dans sa tête. Elle l’encourage, le félicite aussi, lui dit toute la fierté qu’elle éprouve à le voir si vaillant et courageux dans ses charges rectilignes, si suave dans la noblesse qu’il déploie. Elle l’a bien compris, ce toro lui dédie son combat, comme le matador offre le sien à la foule ou à une jolie spectatrice. La fine silhouette quasi féminine emmène à nouveau l’ombre géante qui, au bout des cornes porte la mort. Le ballet reprend. Tout en étant dirigé par le torero, Hermoso fait de nouveau preuve de sa combativité. Est-il réellement dominé ? Face à lui, le torero tend d’un geste aérien le leurre, comme s’il se livrait, faisant fi du danger, le regard rivé sur celui du fauve à la robe de jais. Les pieds enracinés au sol, légèrement écartés, les reins cassés, il semble faire glisser le toro, l’entraînant à exécuter autour de son corps des tours complets. En réponse, Hermoso se laisse emporter, sans qu’à aucun moment il ne trébuche dans ce toreo devenu magie épurée, les deux se confondant parfois comme dans une étreinte amoureuse. L’homme et la bête, en cette lutte à la vie à la mort, semblent s’élever vers les sommets d’un art consommé, l’un attirant l’autre qui répond sans faillir, toujours plus près, chacun mettant en valeur la perfection des gestes et des charges dans ces naturelles aidées et circulaires qui les hissent au rang des dieux. Des larmes coulent sur les joues de Rosa, l’émotion est trop forte pour la jeune fille. Elle n’y prend pas même garde, les laisse mourir sur sa peau chauffée de soleil, tendue sur ces instants hors du temps. Le jeune homme, lui, a changé de main, forçant l’animal à le suivre dans une valse à l’envers. Hermoso joue le jeu, présentant sa corne gauche, toujours au plus près du corps raidi dans sa pose hiératique. Aucune fatigue ne semble les atteindre lorsque la charge de l’un l’éloigne brièvement de la muleta baissée de l’autre. Séparés, ils se retrouvent encore face à face, ivres de tension et de défi, avant quelques passes difficiles exécutées de la main gauche encore, à la perfection. Le public est debout, hurle de joie, applaudit à tout rompre. L’arène gronde d’allégresse, la faena qui se joue sous ses yeux est inouïe. Figée, transportée par des émois trop puissants, Rosa ne peut que triturer nerveusement son châle, dans l’attente de la suite. Viennent alors une dizaine de passes à peine aidées, l’épée dirigeant la muleta pour happer la tête de l’animal, le conduire exactement là où le matador en a décidé. Le public semble pris de délire, le jeune homme enfin lui fait face pour le prendre à témoin de l’enchantement de ce combat hors norme qu’il mène, porté par la grâce. A peine a-t-il repris position, fier et droit face à Hermoso qui fixe la muleta, prêt à bondir encore, que les clarines de l’aviso retentissent, immédiatement huées par les spectateurs. Les horloges s’étaient arrêtées, dix minutes seulement d’une éternité de beauté à l’état pur viennent de s’écouler auxquelles il va falloir mettre un terme. Rosa réalise que tout va maintenant se jouer, le toro doit mourir, aller au ciel rejoindre Tía Augusta et ses parents. Lui aussi le sait: depuis son entrée en scène, son instinct lui a dicté qu’il lui fallait lutter jusqu’au bout. Alors, il se bat, encore, il charge, vaillant, infiniment brave. La foule applaudit, tous les spectateurs se lèvent de nouveau. Quelques mouchoirs blancs sont agités, ici et là dans les gradins. Très vite, ce sont des milliers de carrés de tissus blancs qui déploient leurs corolles. Hermoso regarde le jeune homme qui sourit, visage levé vers tous ceux qui, d’une seule voix scandent à présent trois syllabes en une clameur immense et sourde : in dul to, in dul to ! Se rendant à la demande de ce public si heureux, la présidence fait apparaître le mouchoir orange, signe de la grâce accordée au toro. Pour l’honneur, pour rendre hommage sans doute à cet adversaire exceptionnel, le matador qui ne le tuera pas lui présente sa flanelle. Très droit, pieds joints, perpendiculaire au corps de l’animal, il lui propose une ultime charge, muleta haut levée. Magistral, Hermoso bondit toujours, relevant la tête, une fois, deux fois, trois fois, sous les olé qui ponctuent chacune de ses attaques. Alors, le jeune homme lâche l’étoffe, exécute un tour sur lui-même, coudes levés, son épée tenue pointe contre terre, en un simulacre de mise à mort. Hermoso, vainqueur, piétine et encorne rageusement la muleta, la secoue sous les cris de la foule tandis que l’homme désigne ce héros de la main, prenant les spectateurs à témoin de sa singulière pugnacité. Afin de le conduire vers le toril, il va devoir encore le diriger à l’aide de quelques passes. Comme à regret, Hermoso quitte la piste de sable flavescent, et c’est un dernier envol de cape venu du couloir de bord de piste qui le décide à s’engager dans l’étroit passage. Cette fois, il débouchera vers la vie. Un peu plus tard, Rosa insistera auprès de tío Joaquín pour être au premier rang de la foule quand le torero sortira de l’arène par la grande porte, porté triomphalement sur une solide paire d’épaules. C’est avec une reconnaissance folle qu’elle hurle son nom, saute, applaudit, scande son nom avec la foule. Certains la regardent, étonnés. Cette jeune femme de vingt ans si jolie semble avoir perdu toute retenue, mais l’érubescence de ses joues atteste de son bonheur en cette communion grégaire, paroxystique. Qui pourrait imaginer que son esprit n’a pas encore rejoint l’âge de son corps ?

 

Epilogue

De retour à la maison, près de Jerez, Rosa ne tient plus en place. Il faut qu’elle rende visite à Hermoso. Après avoir été ramené à Fuente Rey, l’animal si valeureux a été soigné, ses blessures pansées. Il va dorénavant vivre sans plus jamais combattre et devenir un reproducteur recherché qui transmettra sa bravoure et sa noblesse à ses descendants. Il semble avoir retrouvé avec plaisir son habitat naturel, le calme de sa campagne après le tumulte des arènes de la Real Maestranza dont il est devenu en trois tercios d’anthologie un géant au panthéon des toros braves. Peut-être même entend-il encore parfois en un lointain écho les trois syllabes de l’indulto scandées par la foule.

Le châle de tía Augusta en main, Rosa s’approche de la barrière. Hermoso se tient à distance, il paît tranquillement, semble ne pas avoir envie d’être dérangé. Emue, la jeune fille se penche au-dessus du rondin de bois, tend le triangle de soie brodée en l’agitant doucement vers le combattant, l’appelle à voix basse. Il lève la tête vers elle, s’approche d’un pas tranquille. Leur histoire doit ici s’arrêter, ils le savent tous deux. Il n’a plus rien à lui offrir, il lui a dédié sa grâce. L’animal tend une dernière fois vers elle son museau, elle le caresse entre les cornes, comme elle le faisait quand il n’était encore qu’un taurillon fantasque.

Rosa dépose le châle là où le sang a coulé, au-dessus du morillo qui porte encore les traces des banderilles. Il relève la tête, plante un instant son regard dans le sien, ses beaux yeux humides comme emplis de larmes. Puis il se détourne et s’éloigne en trottant vers sa prairie. Le châle cramoisi sur son encolure, présent de la jeune fille, flotte quelques instants avant de tomber à terre. Revenant alors sur ses pas, l’animal tourne autour puis se couche dessus. Il enfouit son museau dans les broderies multicolores, enfleurées des senteurs de celle qui, seule, a su le dompter et l’aimer.

« En mai… Fais ce qu’il te plaît ! »

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20170413_113537En avril, ne te découvre pas d’un fil

mais en mai…

En ce début de printemps qui se la joue été, les projets prennent forme, les doigts courent sur le clavier, l’agenda se remplit !

Au joli mois de mai, des dates sont à retenir !

Les musiciens et autres mélomanes me retrouveront à Neuilly, le Mercredi 17 mai à 20h30 pour y entendre  Traviata de Verdi en version concert donnée par le chœur

ECCE CANTUS accompagné par l’orchestre Hélios, dirigés par Olivier Kontogom 20170308_221626

à l’Espace Loisirs 167, 167 avenue Charles de Gaulle à Neuilly sur Seine

Les solistes seront : Sylvie Chevallier (Violetta), Yanis Benabdallah (Alfredo), Marc Souchet (Germont) et Nathalie Espallier (Flora)

Prix des places : 28 € à la billetterie du Théâtre, le soir du concert ou à la FNAC

 

 

Le  jeudi 18 mai pour changer de style, ce sera du rock ! Sur la péniche l‘ANTIPODE. Le groupe BAD STORIES y donnera un concert, à réserver d’urgence, les places sont limitées !

première partie : WJC (blues / rock) Inspiré de beaucoup d’univers musicaux comme la funk, le rhythm’n’blues…

banniereevent1 Baad Stories

 

Bad Stories (Blues / ROCK)
Bad Stories est né de la rencontre entre Jean-Baptiste Heuclin et Tom Guillouard en 2014, instantanément devenus proches grâce à la musique Blues. Quelques semaines plus tard, cinq chansons étaient écrites et Bad Stories était né. Puis, le premier Live acoustique devant une salle comble conforta les deux musiciens dans leur envie d’aller toujours plus loin.
Aujourd’hui Fabien Buchner, à la basse et Jeremy Dosset à la batterie ont rejoint Bad Stories. Ils ont donné de nouvelles perspectives d’écriture et une nouvelle façon d’aborder les concerts.
www.facebook.com/BadStori3s/

 

Tarif: 12 euros. Auparavant, BAD STORIES se sera produit le 5 mai au CANDY SHOP

127 rue Saint-Maur à Paris (11ème)

Antipode

 

Les amis parisiens viendront me retrouver le mercredi 24 au café-restaurant l’AGE D’OR, au cœur du quartier chinois où je les retrouverai et dédicacerai mes livres.

(Carrefour Avenue de Choisy / rue de Tolbiac, après le square de Choisy)

Age d'Or

Du bonheur dans la soumission, un récit puissant d’Eva Delambre

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Ce cinquième opus de la saga BDSM d’ Eva Delambre Marquée au Fer* a été annoncé comme un récit particulièrement sulfureux, réservé à un public (très) averti. En effet, son auteur dévoile des pratiques sadomasochistes extrêmes. Maître Tesamo qui préface l’ouvrage reprend les précautions oratoires adressées au lecteur et dont Eva elle-même parsème le texte : « On va crier, hurler contre cette débauche, ces tourments répétés (…) on jugera l’auteure et les pratiquants du SM de déments et de malades… »  Dit-il. Elle répète souvent au fil de la narration : « Certains ne comprendront jamais ce monde… Peu de gens peuvent comprendre… Si peu de gens pouvaient comprendre ce genre de chose… Je sais que ça peut sembler incompréhensible… Je sais que peu sont à même de comprendre mais ça m’est égal. » Toutefois, tout ce très long récit n’est qu’un roman, l’histoire de Hantz, un Maître, et de celle dont il déclare publiquement :

« Laura est ma plus belle histoire. Elle est mon esclave, ma soumise. » (P 490)

Le lecteur vanille qui s’offusquerait de certaines perversités, paraphilies ou autres pratiques SM n’a qu’à passer son chemin, Sade reconnaîtra les siens, que diable !

Ce qui est décrit : toute la violence donnée et reçue, pour le plus grand bonheur de l’un et de l’autre. Le tout dans des règles très strictes de respect mutuel. Ensemble, Hantz et Laura vont repousser toutes leurs limites, en une addiction et une quête de ce qu’elle nomme « besoin d’encore », « de toujours plus » et qui lui, le fait bander et leur procure d’intenses sensations. On est dans le pur sadisme, le plaisir de faire mal, et le masochisme exacerbé depuis toujours. Laura sait que cela remonte à l’enfance, elle a toujours été ainsi. La jouissance est puisée dans la douleur infligée et l’exacerbation de celle reçue, dans cette quête du  » subspace « , cet état de conscience modifié où celui qui jouit dans la souffrance s’évade.

Ces deux « élus » se sont trouvés, l’une se donne « vie, corps, esprit et âme » à celui qui va en faire sa créature. On n’est pas dans le jeu, ni dans une romance teintée des gentils coups de cravache sous lesquels se pâme la jeune vierge effarouchée amoureuse du millionnaire. On entre là dans le SM le plus dur, le plus extrême, celui que seuls quelques initiés peuvent réellement pratiquer en toute connaissance de cause. L’auteure est elle-même une « soumise de qualité » (dit son Maître dans sa préface), elle connaît les arcanes de ce monde clos et sait mettre en mots ses propres fantasmes.

Au-delà des descriptions des séances, on perçoit vite une forme de mysticisme, avec tous ses symboles, ses rituels initiatiques, ses engagements, ses termes particuliers.

Le Maître est le démiurge qui crée et façonne sa créature jusqu’à la rendre parfaite. Elle est toute « abnégation » – le terme revient sans cesse comme un puissant leitmotiv –  reconnaissante de son appartenance, fière du tout-pouvoir qu’elle lui concède en se donnant à lui et qu’il exerce dans la plus dure fermeté. Cela implique une ritualité, une scénographie qui se joue entre eux seuls ou devant d’autres initiés, les pratiques étant vécues comme un acte sacré. C’est ce qui frappe (si l’on peut dire) dans ce roman : le champ lexical religieux largement employé pour mieux faire appréhender ce qui se joue dans une relation SM, en particulier lorsque Laura s’exprime :

 » Je touche au mystique…une messe noire, un rite interdit… au fond d’une crypte, offerte en sacrifice sur un autel… cierges… chants grégoriensMon seigneur »

La construction littéraire intéressante, avec une scène d’ouverture puissante, donne à suivre les personnages, chapitre après chapitre dans les méandres de leurs actes posés (les séances, les pratiques) et de leur psychologie. L’héroïne s’exprime au « je », les pensées du Maître sont rapportées par un narrateur omniscient, comme si l’auteure n’avait pas osé prendre la parole en lieu et place du dominant. A tour de rôle, chacun exprime ses réflexions, ses ressentis, ses joies, ses remises en question parfois, jusqu’à ce que l’évidence l’emporte. Devient-on sadique ou masochiste ? Pour Hantz et Laura, la réponse est négative : on le sait depuis toujours, jusqu’à ce que l’on s’accorde enfin le droit d’y donner non seulement libre cours mais du sens. Rien n’est innocent dans ce type de relation, tout est codifié, réfléchi. On ne peut s’improviser Maître ou soumise. C’est le fruit d’un apprentissage auprès de pairs plus expérimentés pour l’un, d’un dressage intransigeant et sévère pour l’autre. A ces seules conditions les désirs de faire mal et de subir la douleur pourront se rencontrer pour être sublimés dans les pratiques qui forgeront l’attachement réciproque.

Le style, auquel Eva Delambre a habitué ses lecteurs dans ses précédents ouvrages est, simple, presque parlé, parfois incisif et très itératif dans le choix du vocabulaire. Il n’exclut pas la nécessaire crudité des mots pour décrire les ressentis et les émotions de Laura. On ne peut éviter de penser à Vanessa Duriès, à Florence Dugas, voire aux rituels tauromachiques où l’on flirte avec la mort, où le sang coule, parfois à flot, tout comme l’adrénaline dans celui de Laura quand les aiguilles transpercent sa peau ou quand le fouet vient la marquer, à tout ce qui a trait à la chair martyrisée, aux grandes figures religieuses qui jamais n’abdiquent et offrent leur corps aux lions ou aux flèches plutôt que renier leur Dieu.

Alors, que l’on appartienne au monde vanille ou que l’on soit familier du SM et de ses séances, ce récit peut en effet heurter la sensibilité de certains. Il ne peut être mis entre toutes les mains. Cependant, il n’appartient à personne de juger autrui sur ses choix de vie ni de ce à quoi il s’adonne pour les satisfaire. Ce roman est un beau livre, qu’il faut aborder comme une fiction. Particulière, certes, mais qui lève le voile sur un autre monde en narrant trois années de l’histoire d’un couple aux addictions hors normes, au-delà du sentiment amoureux et qui ne se finit pas…

Julie-Anne de Sée.

 

* Eva Delambre  » Marquée au Fer  » (494 pages)

Editions TABOU mars 2017

 

 

 

Un mois de mars en folie !

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"ALICE IN WONDERLAND"Final Film Frame©Disney Enterprises, Inc. All Rights Reserved.

« ALICE IN WONDERLAND »

Le lièvre de mars a dû passer par là car l’agenda s’est rempli à une allure vertigineuse !

Des rencontres, des dédicaces, du théâtre… Récapitulatif.

mardi 7 mars : au Théâtre de Saint-Maur,

Ces Dames de l’Annonce reviennent !thumbnail_CDA AFFICHE (2)

Nous jouerons également la drolatique pièce de Philippe Lecaplain

les jeudi 16, 23 et 30 au Théâtre Clavel. (Paris 19ème, Métro Pyrenées)

Théâtre Clavel

Venez rire et vibrer avec nous !

 

– Dans la « Famille Artistes », je demande… ma fille. Anne-Estelle chantera dans le magnifique chœur ECCE CANTUS le mercredi 8 mars en l’église Saint-Louis-en-l’île à Paris.

Au Concert AEVprogramme: Stabat Mater de Dvorak. Une merveille…

 

jeudi 9 mars : Martine et J.P nous recevront, Philippe Lecaplain et moi-même dans leur antre de toutes les tentations :

               METAMORPH’OSE, 49 rue Quincampoix, à Paris (75004).
Nous y dédicacerons nos livres de 16h à 19h et donnerons au cours de cet après-midi un extrait de Ces Dames de l’Annonce ! Venez nombreux nous y retrouver.

Metamorph'Ose

 

du 24 au 27 mars: Salon du Livre de Paris. Je vous y attendrai sur le stand des

éditions TABOU, passez donc me rendre visite…salon-du-livre-à-Paris-2017

 

Samedi 25 mars, 20h30. Vous aimez la littérature érotique, vous rêvez d’en rencontrer des auteurs de façon très conviviale ? Marie-Laure et Gaëlle l’ont fait, nous vous retrouverons au restaurant pour une soirée très sympathique ! Allez vite sur la page Facebook dédiée en cliquant sur le lien

    Page Facebook évènement

 

Déjà avril pointe le bout du nez. Toujours dans la « Famille Artistes », cette fois-ci je demande mon fils : Jean-Baptiste se produira avec son groupe BAD STORIES le samedi 15 au Gambetta Club, 104 rue de Bagnolet, Paris (75020) Good vibes assurées ! On s’en reparlera…

Bad Stories (2)

Il n’est jamais trop tard pour tenter… de nouvelles expériences !

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Anne-Charlotte, la duchesse. Sa Dame de cœur...

Anne-Charlotte, la duchesse. Sa Dame de cœur…

Quand Philippe Lecaplain m’a demandé d’incarner sur une scène deux des personnages de sa pièce Ces Dames de l’Annonce, j’ai cru qu’il plaisantait. Jamais je n’avais fait de théâtre, si ce n’est incarner un « chou » dans le spectacle de fin d’année de mon école primaire sur l’air de « Savez-vous planter les choux ».

De plus, je ne suis plus une perdrix de l’année. Depuis que j’ai fêté mes 50 ans, j’ai arrêté la comptabilité, histoire de faire la nique au temps. Il n’empêche, il passe…

Au vu de mon grand âge, serai-je encore capable de mémoriser un texte ? Certes, j’ai encore en tête des vers de Baudelaire, d’Aragon, de Barbara, Brassens, des tirades de classiques… Mais là, il fallait apprendre tout autre chose. Ensuite, se glisser dans la peau d’un huissier coquin et d’une duchesse ménopausée mais néanmoins frétillante à l’idée de s’encanailler en vivant des amours ancillaires illégitimes…

J’avais donc bien l’âge du rôle, et si je ne me lançais pas dans cette aventure maintenant, lorsque je ne pourrai plus le faire en raison des « irréparables outrages » infligés par les années qui dorénavant comptent double, je suis prête à parier que j’en cultiverai regrets et remords. Vilains mots, vilaines postures qui ne me ressemblent pas. On peut vivre avec ses souvenirs, heureux ou malheureux, sans pour autant se lamenter avec des « si j’avais su », « j’aurais dû » qui ne sèment qu’alacrité et aigreur.

J’ai donc relevé ce défi avec mes petits camarades et vogue la galère ! Après une année de préparation, répétitions, doutes, franches rigolades, et enfin l’envie commune de cette aventure, nous avons enfin pu jouer notre pièce ! Notre « troupe » comprend 5 acteurs dont 3 qui n’étaient jamais montés sur scène. Aussi est-ce avec une certaine appréhension que nous avons donné notre « Première » le 30 janvier 2017, au théâtre Clavel à Paris. Je l’avoue, un trac terrible, mais une fois face au public, la magie opère. Les personnages de Ces Dames sont drôles, le texte souvent très léger, les gens réagissent en riant, parfois si fort que cela devient communicatif, fou-rire irrépressible assuré !

Nous poursuivons donc sur notre lancée, heureux et fiers d’avoir mené à bien ce défi. Nous serons en mars à nouveau « sur les planches »: le 7 au théâtre de Saint-Maur, puis à nouveau au théâtre Clavel les jeudi suivants du même mois. Alors, à très vite !

N’oubliez pas de réserver: Billetreduc

Isabelle, l'huissier de justice

Isabelle, l’huissier de justice

Année nouvelle, nouveaux projets !

Galerie

lectrice

 

En janvier, on se souhaite mille bonnes choses et  je forme des vœux

dans ce sens. Que 2017 soit riche de belles lectures, de textes coquins

et gourmands !

Et si on est en manque d’idées, et parce que la littérature érotique se porte bien,

on consulte l’Annuaire des Auteurs Érotiques, récemment créé par Galan Dorgia.

Cliquez sur le lien, consultez les nombreuses pages de ce « dictionnaire » rédigé

par un auteur talentueux qui a effectué un énorme et superbe travail !

PRIX HEMINGWAY 2016

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PRIX HEMINGWAY 2016

(Organisé par Les Avocats du Diable et les Éditions Au Diable Vauvert)

C’est avec grand plaisir, après avoir été finaliste du

PRIX DE LA NOUVELLE ÉROTIQUE

que j’ai soumis un texte. Il n’a pas été retenu, aussi, je puis le publier ici.

A  PORTA GAIOLA

L’une des choses les plus simples de toutes et

des plus fondamentales est la mort violente.

Ernest Hemingway

Mort dans l’après-midi (1938)

Séville, le 28 août 1987

Pourquoi, après tout ce temps, Dieu s’obstine-t-il à ne pas vouloir me rappeler à lui ? Pourquoi, après tout ce temps, résonne toujours dans ma tête l’écho terrible de ce coup de carabine tiré au matin par Don Eduardo ?

Cela fait aujourd’hui quarante longues années que chaque jour, du fond de ma cellule, je ne cesse d’implorer mon divin époux, le doux Jésus, pour que la mort me prenne. A porta gaiola. A genoux sur le sol. Comme le matador face à l’entrée du toril d’où va jaillir le toro* bravo qui en une fraction de seconde peut le tuer, j’attends que la camarde vienne m’encorner de plein fouet. Il ne se passe pas une journée sans que la petite phrase du grand Gitanillo de Triana assistant aux obsèques de son ami ne me vienne aux lèvres, incantation sempiternelle : Mata, si tí el deseado. Tue-moi si tel est ton désir.

C’est en 1947, malgré le chagrin que je causais à mon père ce faisant, que j’ai décidé d’entrer au Monastère Santa Paula pour devenir une moniale hiéronymite. Au sein de cet édifice où se mélangent si harmonieusement les styles mudéjar, gothique et renaissance, j’ai endossé la tunique blanche recouverte du scapulaire brun après avoir prononcé mes vœux, allongée sur le sol au froid de sépulcre de la chapelle. Jésus et moi savions bien que ce n’était pas par amour de Lui qu’une vocation que je n’avais jamais eue était née. Non, pas de mauvaise foi entre nous: comme je n’avais pas la bravoure de m’ôter moi-même la vie, je l’ai remise entre Ses mains. Pour qu’Il s’en saisisse totalement puisqu’elle venait de perdre tout son sens avec la disparition tragique du seul homme que j’aie jamais aimé. Ainsi, je me suis emmurée toute vive, persuadée que ma prière serait vite entendue en cet antichambre de la

* L’orthographe espagnole « toro » a été délibérément adoptée tout au long du récit. NDA

mort à laquelle j’aspire plus que tout. Si le paradis des toreros existe, Manuel m’y accueillera enfin, lui qui ne s’est jamais marié, et nous y célèbrerons nos noces désincarnées. Ironie du sort, mon nom est ici sœur Maria Jesus. Auparavant, jusqu’à ce jour terrible de l’été quarante-sept, j’étais Julia Garcia Calvez, fille de Rafael Garcia, mayoral de la plus prestigieuse ganadería andalouse de toros de lidia  aux deux devises. Verte et rouge pour la province, verte et noire pour les courses à Madrid.

Une bien méchante étoile devait présider à ma naissance, car ma venue au monde a tué ma mère. Une fièvre puerpérale l’a emportée deux nuits après que j’ai vu le jour. Elle n’avait que vingt-trois ans et cela rendit fou de chagrin Rafael, son époux de dix années son aîné. Il avait ardemment espéré un enfant mâle, qu’il prénommerait Julio, comme son père et le père de son père. Ce fut donc Julia qui devint très vite sa fille chérie. Je fus élevée au sein de la finca, et dès que je fus assez grande pour tenir sur un cheval, mon père me mit en selle devant lui pour me faire découvrir les toros et les quelques trois cents hectares de la propriété sur laquelle il veillait jalousement et avec une immense fierté. Pour mes treize ans, c’est Don José lui-même, l’oncle d’Eduardo dont mon père était l’intendant, qui me fit présent de Brindis, un cheval andalou à la robe grise. J’en fus infiniment heureuse et dorénavant, je galopais avec les vaqueros dans leur travail avec les toros, garrocha en main, mon père ouvrant toujours le chemin sur Farol, son étalon noir et nerveux. Je menais ainsi une vie de garçon manqué, -ce fils que je n’étais pas- et enfin je fus autorisée à suivre le mayoral dans ses déplacements lorsqu’il accompagnait les toros aux arènes pendant la temporada. De mars à Octobre, nous parcourions l’Espagne, jusqu’au sud de la France. Nous étions fiers de montrer aux aficionados nos bichos, reconnaissables au premier coup d’œil: un berceau de cornes impressionnant, hauts sur pattes, à la belle robe negro zaíno, ce noir profond qui absorbe la lumière. De noble caste, ils sont fougueux, combatifs et braves. Leur sentido, cette intelligence si particulière du combat, offre au matador l’assurance d’un toreo de grand art, de suertes aussi dangereuses que spectaculaires.

Jamais je n’oublierai le deux juillet 1939. Le cartel de la corrida qui se tint à la Real Maestranza de Seville était prometteur: prise d’alternative d’un novillero cordouan avec Gitanillo de Triana comme témoin et Chicuelo pour parrain. Les toros n’étaient pas les nôtres mais ceux de Clemente Tassara et mon père m’offrit pour ce jour de mon quinzième anniversaire une place ombre et soleil au deuxième rang de cette immense plaza de toros enchâssée au cœur de la ville. A dix-sept heures, communiant avec plus de dix mille spectateurs, je sus que mon destin se scellait dès que Manuel apparut sur le ruedo de sable jaune. Est-ce parce que sa montera atterrit sur mes genoux lorsqu’il la jeta vers le public ? Est-ce parce qu’il toréa comme un dieu, donnant déjà à voir qu’il deviendrait bien vite un très grand au panthéon de la tauromachie ? Pourtant, ce jeune homme de vingt-deux ans n’était pas spécialement beau, ne semblait pas avoir le physique de l’emploi. Son habit de lumière rose et or moulait sa maigreur, la finesse de ses jambes, des fesses qui paraissaient plates. La silhouette aurait pu être féminine, le visage portait un air de tristesse, comme si un voile de mélancolie alourdissait les paupières, lui donnant un étrange regard un peu vide. Le profil grec montrait un nez légèrement allongé, l’implantation des cheveux de jais aux mèches récalcitrantes éraflant un front bas. La bouche aux lèvres fines esquissait rarement un sourire. Aucun de ces détails ne m’échappa, pas plus que l’élégance, la grâce, la sobriété, la maîtrise et en même temps l’audace incroyable de son toreo qui lui faisait prendre bien des risques. Mon cœur s’emballa dès les passes de réception du toro à la cape, mon souffle se coupait à chaque naturelle. Au troisième tercio, un descabello parfait foudroya le fauve, soulevant d’enthousiasme le public qui applaudit debout son nouveau héros comme on acclame un dieu. Celui de l’amour venait de me frapper aussi sûrement que l’épée restée fichée dans le corps de la bête. En cet instant, je venais de tomber éperdument amoureuse du jeune homme gracile à l’air de chien triste, promu matador sous les olé de la foule et auquel je rendis en rougissant sa coiffe d’astrakan. Dorénavant, je n’allais plus vivre que de corrida en corrida, suivant à la radio les commentaires toujours plus exaltés tandis que Manuel toréait en affermissant son style, inventait une passe qui, à chaque fois qu’il l’exécutait après une série de naturelles de folie, donnait l’illusion d’une danseuse de flamenco tourbillonnant dans les envolées des volants de sa jupe gitane. Il vivait jusqu’au duende les actes de cette tragédie rituelle du chant profond, de la transe, du combat, des sabots et des pieds qui martèlent le sol, dans l’inspiration de l’instantanéité qui construit tout et dont rien ne subsiste quand s’abaisse la muleta, quand les palmas cessent, que retombent les mains qui donnaient le rythme. Ce fut un autre bicho de Tassara qui lui infligea sa première blessure l’année qui suivit son alternative. Désormais, avant chaque corrida où il devait toréer, je m’en allais prier dans la chapelle de la finca, implorant Nuestra señora de las Mercedes pour que Manuel ne soit pas blessé. Las… En cette époque où le monde était à feu et à sang, nous vivions dans un univers clos, où le seul sang qui coulait était celui des toros estoqués, parfois sous le regard impavide du caudillo dont la main de fer tenait le pays. Quand ce n’était pas des étoiles de grenats scintillants qui constellaient le ruedo, giclant des cornadas reçues par les matadors. J’allais toujours aux arènes avec mon père, et je pus à maintes reprises approcher l’objet de mon amour fou et de tous mes tourments.  Les années passaient, sans que jamais je puisse dire à Manuel combien je l’aimais, combien je souffrais dans ma propre chair à chaque nouvelle blessure qu’il recevait. Je crus mourir de frayeur en 1942 quand, à Valencia, un de nos toros lui fit subir une incroyable voltera, heureusement sans trop de mal. En revanche, la même année à San Sebastian, en août, il reçut un violent coup de corne dans la bouche, au moment où il portait l’estocade. Le toro, en un mouvement réflexe avait brutalement relevé la tête. Désormais, Manuel portera à la joue droite la cicatrice blanche de cette mise en garde du destin qu’il ignora avec superbe. Pire encore, en septembre, je fus témoin à Madrid de la grave cornada qui lui laboura sur vingt centimètres la cuisse droite, déchirant la saphène. Il ne tint aucun compte de ces accidents, toujours en quête du temple qui le rendit célèbre et dont il se faisait un devoir de l’offrir à son public. Son art de toréer atteignit des sommets inégalés, il ne cessait de se rendre d’arène en arène, flirtant en permanence avec la mort tandis que je m’épuisais à prier pour sa vie et pour qu’un jour, enfin, il regarde vraiment la fille du mayoral. C’est à Alicante, en 1943 qu’un journaliste lui donna le surnom qui allait lui rester jusqu’à la fin de sa courte vie: el monstruo. Mais au fil du temps et des combats, les blessures se succédaient, trop vite. Je crus ne jamais le revoir vivant lorsqu’en décembre 1945, nous apprîmes à la radio qu’il venait d’être très gravement blessé à Mexico. L’Amérique du sud… Il n’avait pas résisté au bonheur d’être accueilli comme une légende vivante en Argentine, au Pérou, au Mexique. Deux ans plus tard, au début de la temporada de cette année tragique, je fis seule cette fois le voyage jusqu’à Madrid pour le voir toréer à la Monumental. J’avais vingt-trois ans et jamais je n’avais accordé le moindre regard à aucun des garçons qui m’avaient pourtant courtisée ou avec lesquels j’avais dansé des sévillanes endiablées pendant la Feria d’avril de Séville, dans la caseta de Don Eduardo. Je me consumais toujours d’un fol amour, gardant espoir, même quand les gazettes faisaient leur miel de la liaison de Manuel avec une actrice de cinéma tout en entretenant de terribles rumeurs sur la jolie brune aux yeux verts. Je voulais croire que Manuel se lasserait vite de cette femme et qu’un jour prochain, ce serait moi qu’il aimerait puisque je ne vivais que pour lui. En ce jour de corrida madrilène, un seul cri jaillit de milliers de spectateurs assemblés dans la Plaza de toros de La ventas quand le  Bohórquez que Manuel citait vint lui déchiqueter le mollet de sa corne droite. Etait-il déjà fatigué, trop las des incessants voyages, des critiques acerbes et des suppliques de sa mère pour qu’il abandonne celle qu’elle appelait « la pute » ? Allait-il malgré cette nouvelle blessure -il en totalisait déjà plus de vingt- pouvoir honorer ses engagements jusqu’à la fin de la temporada ? Songeait-il vraiment à faire sa despedida à la fin de la saison ? N’avait-il pas confié à un journaliste, juste avant la course à Linares: « Tengo que dejar de torear… » Il faut que j’arrête de toréer. Le 28 août, un exceptionnel cartel annonçait une Grandiosa Corrida à l’occasion des fêtes de San Augustín de Linarès. Les six toros sélectionnés par Don Eduardo étaient ceux de notre ganadría. Des Miura. Pour les combattre, trois vedettes sur cette affiche. Manuel, Gitanillo de Triana et celui dont la renommée et l’attitude très arrogante commençaient à éclipser celle de Manuel: Luís Miguel Dominguín. Le public voulait de la nouveauté, semblait commencer à se lasser de Manuel, au profit de cet homme à l’allure d’échassier et à l’orgueil démesuré qui se proclamait déjà le numéro un et entendait bien accéder à ce rang suprême. Le mayoral avait été invité à accompagner ses bêtes pour le desencajonamiento quatre jours avant la course afin qu’elles soient débarquées dans les corrales pourvus d’auges, de sel et d’eau fraîche  où elles attendraient le jour du combat. Bien entendu, j’accompagnais mon père. Nous fîmes une courte pause à Cordoue et après trois heures et demie de route pour parcourir les quelques deux-cent-vingt kilomètres avec notre précieux chargement depuis Lora del río, nous arrivâmes à Linares. Après le déchargement de nos toros, nous nous installâmes dans notre hôtel qui se trouva être celui de la cuadrilla de Manuel dès la veille de la corrida. Je me mêlai à cette petite troupe, priant Guillermo, le fidèle mozo de espadas, à la fois valet d’épée, ami, confident depuis si longtemps, de veiller à ce que Manuel ne prenne pas de risques inconsidérés. Il connaissait de longue date mon secret sans l’avoir jamais trahi, me regardait toujours avec une certaine tendresse. De la pitié ? Peut-être aussi, je ne le saurai jamais.

Le 28 août arriva, je ne quittai pas ma chambre, l’estomac et le cœur noués. Je ne pus rien avaler de la journée, la gorge serrée sans savoir pourquoi, comme si un obscur pressentiment que je voulais à tout prix refouler s’obstinait à vouloir faire surface. Je m’abimai en prières pour l’homme que j’aimais et qui allait affronter pour la seizième fois de sa carrière nos Miura. A seize heures quarante-cinq, je rejoignis le callejón de l’arène où j’avais obtenu de Guillermo une place discrète. Mon père s’y trouvait déjà, portant son traje corte andalou dans lequel il avait fière allure, carnet de notes en main comme à chaque fois que nos toros étaient en lice.

Dix-sept heures.

Dix mille cinq cent spectateurs se pressent sur les gradins, dans l’attente d’un spectacle exceptionnel. La peña entame un paso doble aux accents joyeux qui semble faire danser les chevaux des deux alguazils qui ouvrent le défilé. Le paseo a commencé, les matadors font leur entrée, suivis des membres de leurs cuadrillas. Gitanillo de Triana, chef de la lidia est de rouge et d’or revêtu,  l’habit de Dominguín est vert et or, celui de Manuel bleu et or. Bleu, symbole de vérité, comme l’eau qui ne peut rien cacher, de loyauté mais aussi de la mélancolie. Les trois maestros s’avancent pour saluer la présidence, quelques sifflets fusent en direction de Manuel qui se tient légèrement en arrière. Il accuse le coup, le visage toujours impassible. Il est très pâle, ses yeux sont cernés, accentuant son regard emprunt de mystère, plein de douleur. Il semble détaché de tout mais je sais qu’il va jouer son honneur devant son fougueux rival. Songe-t-il en cet instant précis qu’il souhaite vraiment mettre un terme à sa carrière, parce qu’il a le sentiment de ne plus pouvoir tout donner ? Néanmoins, il esquisse un léger sourire de biais que j’ai l’audace de considérer qu’il m’est destiné. Je sais qu’il est épuisé, qu’il souffre non seulement dans sa chair mais encore de l’amer constat de la versatilité du public. Après avoir fait de lui le prisonnier d’une légende vivante, il réclame du sang neuf, aspire à des frissons inédits pour une nouvelle idole qu’il est en train de se forger. Après l’avoir porté sur le trône de calife, il était déjà prêt à le renier. C’était vite oublier combien Manuel l’avait envoûté de son toreo magique, miraculeux, quasi irréel. Lorsqu’il évoluait dans l’arène, hiératique, élégant et gracieux, impassible quand il attendait la charge du fauve pour entrer en communion avec lui. Il semblait si frêle et délicat, valeureux et fragile face à la puissance ténébreuse et colérique du toro sauvage. En ces instants de grâce absolue, d’extase quasi mystique, en cette faena annonciatrice de la mort imminente, je me souviens d’avoir pleuré dans l’assourdissant silence d’une arène bondée, non parce que la suite de passes a été belle mais parce qu’elle produit cette sorte de sidération et submerge d’émoi face à la grandeur et la beauté de l’art à l’état pur. Choc émotionnel de l’inspiration qui donne tant de noblesse et de majesté à des passes statuaires, danse en harmonie de l’homme et de la bête dont l’inexorable issue se profile dans les plis de la muleta ou le berceau des cornes. Je ressentais en ces minutes prodigieuses hors du temps ce même doler que lorsqu’une bailaora flamenca met tant d’âme dans l’interprétation de sa danse qu’elle atteint le public droit au cœur. Doler… Mot étrange pour exprimer une inexprimable émotion, si proche de dolor, la douleur. Je n’imaginais pas qu’en quelques secondes, elle allait devenir ma compagne pour le restant de mes jours. En cet après-midi qui s’étire aux arènes, quelque chose d’indéfinissable semble flotter dans l’air, l’embuer, comme si une averse à venir donnait l’alerte en déposant un voile opalescent sur la lumière trop crue. Les hommes et les bêtes sont nerveux, se mêlent et se bousculent, la mort rôde. Le premier toro est vite expédié par Gitanillo de Triana, mon père écrit dans son carnet que ce premier animal était décevant, n’a rien donné de la bravoure attendue. Entre alors en scène Manuel qui obtient une ovation avec ses merveilleuses véroniques, des applaudissements ensuite pour une série de naturelles élégantes. Les clarines sonnent le troisième tercio. Estocade. Nouvelle ovation, demande d’attribution d’une oreille, des sifflets accompagnent l’enlèvement de la dépouille de la bête morte. Il cède la place à Luís Miguel Dominguín qui attend son toro a porta gaiola et se lance dans un numéro de tauromachie puissante, technique, qui crée des remous dans l’assistance. Le quatrième toro est pour Gitanillo. Un animal nerveux et rusé, à la charge rapide. Au tercio de banderilles, il bouscule méchamment le banderillero de confiance El Boni. Pendant la faena de muleta, le maestro lui-même glisse et chute devant le toro, bien vite écarté par les toreros de sa cuadrilla. Vexé et furieux, il se relève et je l’entends lâcher tout en se ressaisissant:

– Mais qu’est-ce qu’elle a cette piste de Linares ?

Déjà, le toril est prêt à laisser entrer le cinquième toro pour Manuel qui l’attend. Superstitieux, son valet d’épée lui glisse à l’oreille de s’en méfier. Le chiffre cinq, en effet, dans l’aspect néfaste de sa symbolique est associé aux échecs dangereux et à la mort. L’animal porte le numéro vingt-et-un, il est noir et bragado, on aperçoit son ventre blanc quand il commence à charger. Il est très rapide et après avoir pris quelques passes de cape, il est évident qu’il cherche l’homme derrière le leurre. Il est courageux aux piques et pousse fortement du côté droit. Les clarines annoncent le troisième tercio, Manuel l’emmène presque où il veut. Il a imposé son art et son épée à tant d’autre fauves bien plus dangereux que celui-là. De nouveau, j’entends une phrase lancée par son valet d’épée qui ne le quitte pas des yeux: « Prends garde à la corne droite, Manuel… »  Le visage grave, extrêmement concentré, Manuel torée comme un dieu. Après quelques derechazos, ces passes de la main droite, il enchaîne avec quatre manoletinas stupéfiantes de beauté et de grâce que personne n’attendait mais quasi suicidaires. Il prend des risques inouïs, danse dans des poses hiératiques avec l’animal qui ne cesse de le frôler, de venir lui souffler sur les chevilles. Il caresse une fois encore la corne de l’auroch au sortir d’une nouvelle passe qui l’a momentanément arrêté. La foule exulte, reste médusée, tendue. Ma gorge se noue, mon cœur bat trop fort. Ce toro à la robe noire est énergie faite corps. C’est l’un de nos plus beaux Miura, harmonieux et si lourd face à la seule muleta. Il a été blessé, piqué, porte les banderilles mais il est bien vivant. Affaibli mais furieux, dieu de colère et de ténèbres, il veut lutter encore et tuer, je le sens, je connais par cœur nos toros. Son adversaire: mon amour valeureux et fragile, si pâle. Si seul face à ces aficionados exigeants, ingrats, avides de sensations et à l’ouragan rageur et rusé qui revient sans cesse à la charge. Mais il est temps, la clarine sonne l’heure venue de la mise à mort. Sans un sourire, droit et fier, Manuel salue le public, épée baissée au sol, toute la mélancolie du monde sur son visage barré de la cicatrice blanche. Attente, silence, tout est soudain suspendu dans la brise légère de cette fin d’après-midi. Seconde d’éternité dans laquelle se jouent le destin de l’homme que j’aime et celui de l’avatar de la mort qu’il doit achever. Instant fugace, terrible que celui de la suerte de matar. La bête sait. Elle attend, tête baissée, que la lame vienne traverser son corps de lutteur. Les mains jointes sur ma poitrine, je prie, sans savoir à qui j’adresse ma prière pour que Manuel n’aille pas au-delà du possible, qu’il porte la bonne estocade et qu’en vainqueur il puisse faire une vuelta al ruedo, ce tour de piste qui récompense le matador qui aura obtenu les oreilles et la queue, sous les applaudissements et les jets de fleurs ou de chapeaux. En cet instant de reconnaissance de son art magique, esquissera-t-il enfin un sourire ? Me regardera-t-il enfin pour m’associer à son triomphe ? Fort de l’honneur dont il a fait son credo, Manuel se place dans une position périlleuse pour porter au toro le coup fatal. Il est immobile et très droit face à la pointe des cornes, au beau milieu de leur berceau, pied gauche en avant, jambe droite en léger retrait, muleta baissée en main gauche. Il prend son envol, épée bien en main pour estoquer parfaitement a volapié, sa muleta basse pour attirer les naseaux, capter le souffle puissant de la bête qui va mourir. Trop près ? trop aveuglé par l’orgueil qui pousse à démontrer que l’on est vraiment le plus grand ? Trop las de sa vie de gloire d’ arène en arène ? Tandis que l’épée plonge et s’enfonce dans son cou, le toro relève la tête en un mouvement brusque et fulgurant. Sa corne droite pénètre l’aine de son adversaire, le soulève. Manuel, le corps arqué en avant, semble se laisser empaler avant d’être projeté en l’air pour retomber au sol devant les pattes de l’animal, se protégeant le visage de ses mains en un réflexe devenu inutile. Toute la plaza devient clameur en comprenant que le matador qui git sur le sable est gravement atteint. Le torero si gracieux n’est plus qu’une poupée sanglante, un chiffon de chair dont la vie s’échappe trop vite. Mon sang se fige tandis que je vois celui de mon amour jaillir de sa cuisse en jets vermeils, saccadés, au rythme des pulsations d’un cœur qui faiblit. Je sais qu’il va mourir, ce n’est plus qu’une question d’heures. Tout va très vite.  Les peones et  les autres maestros se précipitent, écartent le toro qui s’en va mourir plus loin. Le monstruo, le calife est tombé et se meurt. L’immense Manolete a occis Islero, le Miura au pelage sombre qui l’a tué en recevant la mort. Lorsque je vois passer devant moi Manuel grimaçant de douleur, porté par plusieurs hommes si affolés qu’ils ne retrouvent pas le chemin de l’infirmerie, tout se brouille et je sombre, tombant sur le sol du callejón. A mon tour, terrassée par la douleur, je dois être emportée. C’est mon père qui me prend dans ses bras pour me ramener à l’hôtel où de nombreuses personnes se bousculent, la nouvelle terrible se répandant comme traînée de poudre.

Ensuite, je ne sais plus trop quand ni comment nous sommes rentrés à Zahariche où nous attendait Don Eduardo Miura. C’était le matin, au lendemain de la corrida de Linares, la dernière de Manolete, et il me semblait que j’évoluais dans un cauchemar dont je ne parvenais pas à m’extirper. Son mayoral, les larmes aux yeux, fit le récit de ce dernier combat à Don Eduardo qui le reçut sans un commentaire, le visage dur et fermé. Il partit et nous entendîmes son cheval qui l’emportait. Quelques minutes plus tard, un coup de feu retentit dans toute la finca. Le plus célèbre éleveur de toros de lidia de toute l’Andalousie venait d’abattre Islera, la vache qui avait enfanté l’assassin de Manuel Rodriguez Sanchez. Cordoue pleurait son fils de trente ans, mort, en fit un mythe. L’Espagne entière prit le deuil. Les autels des églises furent recouverts de capes rose cyclamen et jaune citron. Sous une pluie battante d’eau et d’œillets mêlés, nombreux furent ceux qui accompagnèrent le héros jusqu’à sa dernière demeure, près du Guadalquivir. Mon père se rendit à l’enterrement mais cette fois-ci, je ne l’accompagnai pas. Ma décision était prise. Je laissai un mot sur son bureau, et, comme une voleuse, je quittai la finca pour le monastère où je fus accueillie avec bienveillance.

Aujourd’hui, en ce triste jour anniversaire de la mort de celui que j’ai tant aimé, je me sens infiniment lasse. Les quarante années écoulées n’ont en rien amoindri la puissance des souvenirs trop précis de ce jour sinistre ni la force de l’amour que j’éprouve toujours pour celui qui n’a sans doute jamais regardé le garçon manqué du mayoral de Don Eduardo Miura. Mon père a de longue date quitté ce monde, il est temps qu’à mon tour je rejoigne enfin les deux hommes qui ont scellé ma destinée et que j’ai tant aimés: mon géniteur et celui pour lequel j’ai passé le reste de ma vie à me consumer lentement d’amour et de désespoir. Je crois avoir largement payé ma folie amoureuse avec ces quarante années d’enfermement. Ne cherchez pas à savoir comment la puntilla qui a donné le coup de grâce à Islero m’est parvenue, comment je l’ai jalousement conservée au fil des ans. Sa longue lame acérée brille dans le couchant tandis que je trace ces lignes. Bientôt, ma main sera ferme et enfin je trouverai le courage de la tenir avec force quand elle pénétrera mon cœur inconsolable.

Aujourd’hui, c’est à dix-huit heure quarante-deux que j’ai choisi de rendre mon dernier souffle, comme Islero de la ganadería de Miura, le mille-vingt-et-unième et dernier toro que Manolete estoqua et dont il reçut la cornada fatale.