L’amour des mots en héritage

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20160724_082910Dans ma famille paternelle, on a fait les enfants à un âge déjà avancé et un étonnant décalage de générations s’est établi. Du fait des guerres, peut-être. Ainsi ma chère Mémé Sidonie aurait pu être mon arrière grand-mère, mon père mon grand-père.

J’entends encore les chansons qui me berçaient, d’une autre époque, où il était question d’amours paysannes. La « tant belle amie » s’en allait à la rivière pour y faire boire son « vieau », elle y rencontrait Pierre, le fils « à Nicolas Gerviaux » et n’en revenait pas indemne. Le sens caché m’échappait, je m’assoupissais avant la fin de l’histoire aux nombreux couplets. Sidonie chantait, comme on récite une antienne, avant d’égrener son chapelet et murmurer en roulant les r (elle était native de Sarlat) dix Je vous salue Marie d’affilée.

Mais surtout, elle faisait usage de nombreuses expressions qu’elle m’a légué et qui émaillaient ses propos. Il arrive que mes interlocuteurs en soient surpris et amusés lorsque l’une ou l’autre m’échappe encore car elles renvoient à des temps révolus, à une culture de terroir, en un langage fleuri, souvent allusif.

Les comparaisons animalières reflétaient une certaine sagesse populaire, empreinte d’un bon sens non dénué d’humour. Pour décrire quelqu’un, par exemple. D’une personne empotée, on dirait une poule qui a trouvé un cure-dent, un sot  est bête à manger du foin et mieux vaut céder aux ânes plutôt que de les battre. Une personne disgracieuse est laide à faire rater une couvée de singes. Une femme maigre est épaisse comme une limande en couches, à l’inverse et ronde on ne l’a pas engraissée à l’eau claire (allusion à la nourriture donnée aux cochons) et de celle qui est mal fagotée, sa toilette lui va comme un tablier à une vache ou elle est fichue comme l’as de pique. Un sournois est franc comme un âne qui recule, un susceptible a été vexé comme un rat sans queue, un joyeux peut être excité comme un pou sur une gale, celui qui avale de travers a dans la gorge un chat qui veut passer la queue levée. Peut-être le liquide a-t-il emprunté le trou de la prière car celui qui s’étouffe s’en est jeté un derrière la cravate ou bien en écoutant quelqu’un chanter faux dont il dit qu’ il chante mieux qu’un cheval mais court moins vite. Lorsqu’on reçoit un cadeau, il faut savoir s’en contenter car à cheval donné, on ne regarde pas la bride. Justement, quand on se contente de ce que l’on a, cela fait la rue Michel, formule empruntée aux conducteurs de fiacre.

Souvenir encore des voitures à cheval : quand le sommeil nous gagne, on a les paupières lourdes, en capote de fiacre. Les allusions sexuelles étaient adroitement dissimulées dans l’emploi des mots. Un cœur qui bat la breloque est sur le point de tomber amoureux, ce qui lui pend au bout du nez comme un sifflet de deux sous avant de faire zizi pan pan ou une fricassée de museaux sous une charmille. Alors, pour avoir les pieds en bouquet de violettes, (jouir), pas question de s’endormir sur le rôti ! (avoir un fâcheuse panne…) Cela faisait bien rire la tsitsimoriotte que j’étais alors et qui ne captait pas ces doubles-sens pourtant clairs comme de l’eau de roche.

On peut se moquer du tiers comme du quart d’avoir raté quelque chose, donc d’ être chocolat. Si l’on est conciliant, on est du bois dont on fait les flûtes, voire, on a le caractère mieux fait que la taille. À moins que l’on ne soit agacé par une situation qui fait friser les moustaches. On peut alors se consoler d’un brimborion (un petit objet dérisoire) qui ne casse pas trois pattes à un canard ou avec un bon repas et ainsi sortir son ventre de la misère, parce que ce n’est pas tous les jours fête et lendemain dimanche avant de se laisser tomber comme une poire chope (trop mûre). Toute occasion de distraction est bienvenue, faute de quoi le temps semble long comme un jour sans pain.

Le paresseux n’a guère plus de courage que de beurre à la bretelle et, indifférent, comme il fait son lit il se couche, sans doute n’importe comment, à la va comme je te pousse. S’il est totalement à côté de la plaque, répond sans rapport avec la question posée, on dira Bonjour Guillaume, Monsieur, je fauche. A moins qu’il ne se perde en divagations et qu’il en fasse six caisses et trois petits fûts, ou soit pris d’envie de meurtre en imaginant faire boire un bouillon d’onze heures …Si seulement. Mais, avec des « si », on mettrait Paris en bouteille. Ce pourquoi sans doute, si ma tante en avait, on l’appellerait mon oncle. Autre référence à connotation sexuelle, à laquelle ma mère ajoutait bien vite prévenant mes questions d’enfant curieuse:

— Des moustaches, bien sûr !

Moustaches