Baiser d’amour, baiser d’extase…

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lebaiser_1859 HayezAh le baiser… Qui ne se souvient du tout premier donné et reçu ? Celui qui ne s’oublie jamais, dont on a gardé intacts en mémoire le goût, la saveur, le plaisir, l’émotion suscitée de la découverte, l’émoi ressenti tandis qu’une langue, habile ou maladroite, franchissait les lèvres pour un envahissement troublant, prélude à d’autres jeux.

D’ailleurs, le verbe baiser a plusieurs définitions : Poser ses lèvres sur quelqu’un, quelque chose, en signe d’affection, d’amour, de respect , avoir des relations sexuelles avec quelqu’un et en langage populaire, il devient synonyme de tromper, duper, ce qui est paradoxal et remarquable dans le glissement de sens ! (Dictionnaire Larousse)

Curieusement, il apparaît que la littérature érotique se soit peu emparée du baiser, préférant sans doute aller droit au but dans le cash de la description de la « baise », dérivé de baiser… Qu’il soit doux, tendre, moelleux, long, émouvant, troublant, torride, langoureux, amoureux, fripon, fougueux, passionné, il est une étape incontournable souvent allègrement franchie pour que les langues aillent fouiner ailleurs. D’ailleurs, n’est-il pas remarquable que cette langue, en embrassant, devient sexe, sans cesser pour autant d’être « gustative et loquace »*. De fait, elle se fait sexe unique, hermaphrodite, le même pour les deux amants. Initiateur du désir, le baiser déclenche simultanément deux fonctions vitales : alimentaire et sexuelle.

L’ expression manger, dévorer de baisers prend alors tout son sens.

Tous ces baisers profanes sont proches du baiser sacré, qui ouvre la voie à l’extase mystique. Gautier de Coincy raconte que Marie apparut une nuit à ce sacristain qui lui était tant dévoué. En larmes, il sollicita de la visiteuse l’honneur de baiser ses pieds saints, ce à quoi elle répondit :

—  que jamais ne touche mes pieds ta sainte bouche (…), mais en ma face colorée, beau doux ami, me sied et me plaît que ta belle bouche me baise.

Extase de Ste Therese Bernin 2Les grandes mystiques européennes, expertes en baisers, sont allées plus loin dans les récits de leurs extases que les poètes. Ainsi, la « bienheureuse » italienne Marguerite de Faenza (XIIIè siècle) était coutumière des baisers bouche à bouche avec le Christ. Comme à la même époque Angèle, qui retrouvait dans la tombe son Amour, Jésus, pour un baiser sur la bouche, scellant l’union spirituelle par l’union charnelle. Toutefois, la sexualité des religieuses ne serait pas matière humaine mais divine. Ce sur quoi les ecclésiastiques ne sont guère loquaces, taisant les ardeurs et les emportements livrés dans le secret de la confession ! Pourtant, le seizième Livre du Cantique des Cantiques dans la Bible est un ode à la sensualité qui s’ouvre sur cette célèbre apostrophe :

— Qu’il me baise des baisers de sa bouche ! (I – 2)

Comment en est-on donc venu à réprimer le baiser ? Dans l’Italie du XVIè siècle, un baiser volé pouvait à Florence entraîner l’exil ou la prison, et un siècle plus tard à Naples, c’est la décapitation que l’on encourait pour un baiser ! Heureusement, quelques téméraires bravèrent les interdits pour célébrer les plaisirs de la chair et des sens. Ainsi, Louise Labé, -au nom prédestiné pour une pécheresse !- dans ses Sonnets et Elégies ou Débat de folie et d’amour, osa donner une voix féminine à la flamme amoureuse:

« Baise m’encor, rebaise-moi et baise;

donne m’en un de tes plus savoureux;

donne m’en un de tes plus amoureux,

je t’en rendrai quatre plus chauds que braise. »

Et pour vous, qu’est-ce que le baiser ? Je crois, avec Maupassant que

« Le baiser est la plus sûre façon de se taire en disant tout. »

* Alexandre Arribas, Petite histoire du baiser (éditions Nicolas Philippe, mai 2003)

Illustrations : Hayez, Le Baiser (1859) Gian Lorenzo Bernini : Extase de Sainte Thérèse, détail

Église Santa Maria Della Vittoria de Rome