Laissez-vous plonger dans les Ténèbres…

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20190123_122421      Il est des livres qui vous happent dès les premières lignes et que l’on ne peut lâcher qu’à la toute dernière. Parce qu’ils mettent le doigt là où ça fait mal à nos émotions, parce qu’ils nous emportent dans ce que l’Homme peut révéler de plus sombre, de plus révoltant et aussi de plus extraordinaire de ses ressources psychologiques quand il s’agit de rester en vie. Peut-être aussi parce qu’alors le lecteur devient voyeur et veut aller jusqu’au bout d’une histoire dramatique dont il devient le témoin privilégié.
Tel est l’enjeu de Ténèbres de Sandrine Périgois.

(Éditions ELIXYRIA)

Un thriller ? Une plongée dans l’horreur d’un enlèvement suivi de la longue séquestration de Caroline, la narratrice ? En tout cas, un coup de maître pour une immersion dans la brutalité des faits et les méandres de la psyché de la victime comme de l’agresseur. Le style, résolument simple, souvent dialogué, plonge vite le lecteur dans l’intime de l’étrange relation qui va se nouer au fil du temps entre Caroline et David, la proie et son bourreau. Avec en toile de fond un lancinant leitmotiv : la présence de la menace quasi permanente du couteau que le ravisseur a toujours en main.

Va-t-il finir par égorger celle qu’il détient ? Au fil des chapitres et de l’évolution de la situation initiale, passées la sidération et la terreur, un lien étrange se tisse entre les deux personnages de ce huis clos. Sans pouvoir se l’expliquer, Caroline va peu à peu se soumettre, prendre du plaisir là où il ne devrait jamais y en avoir :

« J’aime ce qu’il me fait, malgré l’enfermement, les violences qu’il a pu m’infliger, la menace continuelle. Il ne prend pas ce qu’il pouvait rester d’honorable en moi, je le lui offre. » (P. 84)

Plus loin, après la révélation d’un lourd secret, elle se soumet, éprouvant alors une forme de gratitude auprès de son tortionnaire : « (…) c’est mon rôle; » (P.104) « C’est rassurant de le savoir à mes côtés, c’est ma place, près de lui (…) »

Sandrine Périgois explore sous forme de roman le syndrome de Stockholm que le Larousse définit comme : un lien d’empathie s’installant entre la victime d’une séquestration et son ravisseur. (sic) Dans l’instinct de survie en jeu, le mécanisme de défense permet de « supporter l’insupportable ». Il correspond à un aménagement psychologique d’une situation hautement stressante, dans laquelle la vie de l’agressé est en danger. Ce phénomène psychique s’installe lorsqu’une intimité se crée dans un lieu précis pendant une longue période. Cette intimité peut aller dans les deux sens : la victime et le ravisseur peuvent tous deux développer de la sympathie l’un envers l’autre. Ce rapprochement affectif donnera l’impression à la victime de s’éloigner du danger. C’est un véritable mécanisme inconscient d’autodéfense et de survie. Jusqu’où Caroline ira-t-elle pour avoir la vie sauve ?

On pense aux histoires terribles de véritables victimes de longues séquestrations et qui ont certainement développé ce syndrome : Natascha Kampush, enfermée huit ans par son ravisseur, jumelle de Caroline la petite prof de lettres, enlevée un beau jour d’été. Ou bien aux récits d’Emmanuel Carrère relatant l’affaire J.C. Romand dans l’Adversaire, de Régis Jauffret dans Sévère, puis Claustria paru en 2012 reprenant le cas de Fitzl en Autriche.

Ce genre littéraire de la non fiction, basé sur des faits réels a produit des romans. Ténèbres vient s’inscrire dans cette lignée, en ayant réussi à créer de toutes pièces de vrais personnages de roman, donc purement fictifs, qui parfois donnent à croire qu’ils sont de chair et de sang, bien réels. Sandrine Périgois livre ici un récit haletant dont on ne sait si on sort indemne parce qu’il suscite un questionnement de soi quand on le referme.

Et vous, que feriez-vous pour rester vivant ?