PAS DE ROSE SANS ÉPINES…

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roseROSE , roman de JULE MATHIAS

Éditions Tabou, collection Les Jardins de Priape (293 pages)

Il est des livres dont la découverte déconcerte parce qu’ils ne cessent d’asséner des uppercuts au lecteur, partagé entre fascination et répulsion. Rose, récit très dérangeant, intense, touffu, happe et captive d’entrée de jeu. L’histoire se développe, explorant les méandres les plus glauques de la psyché humaine, les déviances les plus extrêmes et les plus cruelles, aux confins de la folie.

Mais surtout, ce premier roman très abouti que signe Jule Mathias envoûte par son style affirmé et travaillé, d’une densité et d’une qualité littéraires rares.

D’ailleurs, comment le définir ? S’agit-il d’un roman BD/SM dont les pratiques s’apparentent à des actes de torture et de barbarie puisque les victimes de l’improbable duo de frère et sœur ne sont pas consentantes ? Les héroïnes du divin marquis l’étaient-elles ? Ou bien, au fil de ses réflexions, de ses pensées, de ses réactions, ne serait-ce pas le roman d’un homme en quête de lui-même, de son rapport au monde et à la société, de son intime liberté qu’il tente coûte que coûte de préserver ?

Ce « quadra solitaire, soiffard et mélancolique » -tel qu’il se définit mais jamais nommé- est le narrateur de l’incroyable descente aux enfers dans laquelle il est emporté malgré lui par un couple de sadiques qui en fait un esclave sexuel. Après son rapt à la sortie d’un bar, il va désormais vivre dans un huis clos hallucinant, nu, aux côtés d’une compagne d’infortune, soumis à la toute-puissance d’un homme et d’une femme à la dérive qui les contraignent aux pires avilissements. Il lui est impossible d’échapper à ses bourreaux, aussi, sa résistance intérieure devra-t-elle se fortifier afin de ne pas sombrer à son tour et perdre sa propre humanité.

« Je pris conscience que je m’habituais depuis des jours à un sort inacceptable dont je croyais avoir pris la mesure, mais, que le fond de la fosse, où je glissais en regardant se disloquer mon humanité, s’éloignait à mesure que je voulais l’atteindre »

Les ressources et l’instinct de survie d’un homme confronté à des situations extrêmes sont étonnantes. Le narrateur fait allusion à la vie dans les camps de concentration, et lui, parfois, se prend à une certaine poésie, ou un humour pleins d’espoir. Ainsi, lors d’une sortie autorisée à l’extérieur, il contemple un instant le ciel :

« Un famélique croissant de lune irisait les brèches nuageuses, et s’accrochait à chaque gouttelette qu’il enchantait dans la tourmente. »

Pour tenter de surmonter une douleur infligée, il s’amuse intérieurement d’un substantif :

« Le censeur sémantique s’éveilla en moi pour s’insurger contre l’appellation « sex toy » relative à ce type de tourment. »

Cependant, au fil du temps qui n’existe plus, uniquement ponctué de sévices, il semble éprouver une certaine pitié, voire une forme d’attirance pour Rose, son bourreau au nom si doux, celle dont il cherche à percer les origines de la folie. Le syndrome de Stockholm pointerait-il le bout de son nez ? On pense aussi à « Portier de Nuit » de Liliana Cavani. Viendront plus tard les explications du délire des tourmenteurs, le dévoilement du pot aux roses (Rose ?) pour arriver à une fin surprenante. Toutefois, le lecteur attentif songera que quelques indices, semés au fil du récit auraient dû le mettre sur la voie pour l’anticiper.

Ce roman subversif sera réservé à un public averti que la description de pratiques sadiques vertigineuses ne rebutera pas. Il faut s’attendre à être secoué à la lecture de cette plongée dans le hors norme, la déviance pathologique.

On ne sort pas indemne de ce livre là : il dérange, interroge en ce qu’il renvoie immanquablement à des questionnements sur soi-même, à son propre rapport à la liberté, au sexe et à l’amour qui en seraient les seuls ultimes espaces. Quant à l’amateur bibliovore avide de belle et bonne littérature, il trouvera là matière à être comblé.