JE SUIS BRIGITTE

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French president-elect Emmanuel Macron (C), his wife Brigitte Trogneux (2ndR), her daughter Tiphaine Auziere (2ndR) and the latter's husband Antoine Choteau (R) greet supporters in front of the Pyramid at the Louvre Museum in Paris on May 7, 2017, after the second round of the French presidential election. Emmanuel Macron was elected French president on May 7, 2017 in a resounding victory over far-right Front National (FN - National Front) rival after a deeply divisive campaign, initial estimates showed. / AFP PHOTO / Eric FEFERBERG

J’ai la faiblesse de croire en l’Homme et qu’il peut devenir meilleur, en ce qu’il peut faire de grand et de beau dans un esprit de tolérance, de respect de l’autre dans toutes ses différences, en sa capacité à s’ériger contre tout extrémisme dévastateur et gorgé de haine.

Je me suis gardée d’exposer mes opinions, réservant au secret de l’isoloir ce qu’en conscience et par devoir citoyen je pense le meilleur pour mon pays.Parce que je suis aussi citoyenne d’une France où le droit de vote accordé aux femmes n’a que dix ans de plus que la nouvelle Première Dame…

Je n’ai pas mêlé ma voix au concert de tous ceux qui ont déversé des flots d’injures à l’endroit des candidats de tous les bords, inondant les réseaux sociaux de propos de café du commerce où, à l’heure du jaune et du tiercé, on refait le monde, sûr de détenir la vérité d’un individualisme forcené qui se veut bien-pensant. Chacun ne voyant que par le bout de son seul quant-à-soi ce qu’il croit être la panacée à tous les maux et saura surtout préserver ses droits en oubliant ses devoirs. Sans réflexion, sans le simple bon sens qui permet un esprit critique en toute connaissance de cause. A faire se retourner Voltaire a sa tombe, comme tous ceux qui ont tenté de faire de la France une nation éclairée. Les beaux esprits, au sens noble du terme, ceux qui réfléchissent, analysent, semblent s’être fait la malle au profit de meutes beuglantes qui applaudissent aux éructations du premier venu qui promet que le jour du grand soir on va raser gratis. Et pour mieux attaquer l’autre que l’on pendrait volontiers haut et court en Place de Grève, on attaque son épouse en vomissant à longueur de « posts » assassins des propos aux relents nauséabonds de dégueulis de poivrot. Tout simplement parce qu’elle n’est plus une perdrix de l’année et de vingt ans l’aînée de son mari…

A l’inverse et curieusement, que la compagne de cet autre candidat soit de vingt ans sa cadette n’a jamais suscité le moindre commentaire. Il semble qu’au regard du machisme ambiant, cela soit pour lui plutôt flatteur. Pour faire court : un homme mûr qui séduit une jeune femme passe pour un Don Juan alors qu’une femme mature qui ose aimer un homme plus jeune qu’elle ne peut être qu’une salope… De plus, si la dame a atteint la soixantaine, on se déchaîne et se gausse d’autant plus, en gorges chaudes d’une vulgarité à crever.

Peu importe qu’elle ait la tête mieux faite qu’une star de téléréalité à la une des mags « pipole » qui font le bonheur des midinettes au Q.I de bulot, elle n’en a plus la plastique (quoique…) et ses ride attestent du temps l’irréparable outrage.

Décidément, on tombe bien bas. On vocifère et pérore à l’envi sur la « cougar » devenue Première Dame de France aux côtés de son si jeune mari !

J’ai honte. Honte qu’en 2017 dans mon pays une femme soit ainsi traînée dans la boue d’un machisme persistant et ordinaire qui se croit malin et drôle. Cela ne m’amuse pas, cela m’inquiète. Ce n’est pas du féminisme mais une constatation affligée. Fi de l’être ! Le paraître et l’âge si vilainement raillés prévalent, comme si la seule jeunesse d’une femme était garante de sa valeur. Alors, parce que j’ai, comme tant d’autres de mes amies écrivains, artistes, femmes engagées -que je ne citerai pas- bien des points communs avec Mme Macron, je veux encore croire que l’intelligence, de l’esprit, du cœur, le respect de l’autre peuvent encore exister et l’emporter sur l’imbécillité la plus crasse.

Finalement, n’est-ce pas de cela dont il s’agit ? La sottise (C majuscule), déclencheur de la haine de l’autre quel qu’il ou elle soit parce qu’il -elle- sort des rails d’une pseudo « norme ». L’autre, différent par la couleur de sa peau, ses croyances, son sexe et son orientation sexuelle est rejeté, maintenant, il va falloir ajouter l’âge à la triste liste des altérités méprisables…

Toute femme est respectable, à fortiori dans une société qui se clame démocrate et tolérante.

Comme Brigitte, j’affiche aussi une soixantaine d’années au compteur. Alors, maintenant, vais-je pour autant devenir une petite vieille à remiser au fin fond du placard d’une maison de retraite ?

L’ACTU DE MAI

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dédicace
Vous n’avez pu venir me retrouver sur le salon du livre de Paris ?
Je dédicacerai mes livres le 24 mai prochain,
de 17h30 à 19h30, au bar L’AGE D’OR dans le 13ème arrondissement.
J’espère le plaisir de votre visite ! Save the date, à très bientôt .
D. Verso

l-age-d-or-terrasse

Prix Hemingway 2017

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châle-de-flamencoCette année encore, ma nouvelle en lice pour

le Prix Hemingway n’a pas été retenue par le jury.

J’ai eu grand plaisir à l’écrire, me replongeant dans cette Espagne que j’aime tant…

                  LE CHÂLE DE TÍA AUGUSTA

En respectueux hommage à José Tomas et à Idílico.

Prologue        

La peña entame un paso doble aux accents joyeux. Les alguazils entrent, menant leurs chevaux en rythme, suivis des cuadrillas. Le paseo a débuté, il est dix-sept heures précises à l’horloge du temple sévillan de la tauromachie. La Maestranza est pleine à craquer. Le cartel portant les noms de célèbres matadors promet un beau spectacle pour cette première corrida de la Feria d’avril. Rosa est venue y assister avec son oncle Joaquín. Depuis que tía Augusta les a quittés, deux ans en arrière déjà, la jeune femme a accompagné seule le veuf aux arènes à chaque nouvelle saison tauromachique. Les toreros, les banderilleros saluent la présidence et le public, les officiants se mettent en place, les actes du rituel vont pouvoir débuter.

Primer Tercio 

Deux toreros déjà se sont succédé, chacun ayant occis sans panache particulier les toros que le tirage au sort leur avait destinés. L’un d’eux a même reçu un coup de corne, heureusement sans gravité si ce n’est pour son ego, tout aussi bousculé que son corps un instant désarticulé par l’assaut de son adversaire. Celui que tous attendent entre alors en piste. Jeune homme un peu frêle au visage mi-ange mi-démon, il sourit à la foule qu’il salue. Fier sans être arrogant, retenu et concentré, il regarde le ciel. Son petit nez retroussé retient l’enfance, démentie par le carré viril du menton. Ses yeux légèrement enfoncés semblent s’obscurcir sous les épais sourcils froncés qui barrent verticalement le front sur lequel quelques boucles sombres viennent s’égarer. Le sourire s’est estompé, les mâchoires se sont serrées, amenuisant la bouche. Il dépose sa montera au centre de l’arène, dédiant ainsi celui qu’il va combattre au public. La coiffe trace une virgule d’encre sur le sable blond éblouissant. Les clarines sonnent l’entrée du toro. Rosa retient son souffle. L’animal qui jaillit du toril sur le ruedo, après un petit trot d’entrée, marche au pas puis s’arrête net. Il semble observer, mufle levé, sans doute en recherche de ces quelques mètres carrés qu’il va se choisir pour s’y sentir en sécurité. Dans le soleil, sa somptueuse robe azabache, de ce noir brillant, profond, joue avec la lumière. L’éclat des rayons vient parfois iriser le pelage sans que le moindre poil de couleur vienne le troubler. Le museau, tout aussi noir, ne rompt pas l’harmonie monochrome. Il tourne la tête, parcourant l’arène de son beau regard ombré de longs cils. Aurochs flamboyant, il est planté sur des sabots gris qui supportent les cinq cent cinquante kilos d’une musculature de véritable combattant. Il a quatre ans, ses cornes sans défaut en attestent de leurs deux anneaux bien visibles. Rosa frémit. Hermoso l’a-t-il sentie ? A-t-il pu humer l’odeur de Cologne fraîche mêlée de sueur qu’elle dégage ? L’arrêt de l’animal n’a duré que quelques secondes, Rosa est sûre  qu’il sait qu’elle est là. Pas seulement pour le beau garçon en habit de lumières vert et or, mais pour lui, Hermoso. Le torero a saisi la grande cape fuchsia et citron, déjà il veut tout savoir de son adversaire. En exécutant brillamment les passes de capote, il analyse son comportement de guerrier avisé, qui répond aussitôt aux sollicitations. Le toro subit le châtiment de la pique sans paraître faiblir. Il est alors invité à sortir du cheval qu’il s’obstine à pousser violemment, à l’aide du large leurre déployé pour l’attirer plus loin. Le jeune homme à la chevelure aussi brune que la robe de celui qu’il vient de réceptionner sait à présent que ce toro charge franchement et qu’il lui faudra se méfier de la corne droite. Rosa triture son châle nerveusement dans ses mains, malmenant les broderies. Il ne la quitte plus depuis que tía Augusta le lui a offert.

  • Feliz cumpleaños, Rosita mía!* S’était-elle exclamé en posant devant elle le gâteau illuminé de seize bougies et accompagné d’un joli paquet cadeau de chez Bordados Foronda, le plus célèbre fabricant de châles du quartier de Santa Cruz à Séville.

Emerveillée, Rosa avait découvert le châle andalou dont elle avait rêvé et qu’elle porterait sur ses épaules à la feria. Rouge, brodé de fleurs multicolores, il irait à ravir sur sa robe à volants. Comme elle sera jolie pour danser des sévillanes avec ses amies ! Elle s’était empourprée de plaisir, avait battu des mains comme une petite fille, puis déposé de gros baisers sonores sur les deux joues de sa chère tía Tina. Elle adorait la dame un peu ronde à la peau si douce qui seule la comprenait. Rosa semble s’être égarée dans l’enfance, d’où elle sort plus doucement que les autres adolescentes de son âge. Non qu’elle soit sotte, simplement un peu plus lente, son esprit  demandant davantage de temps pour se développer. En revanche, ses sens semblent plus aiguisés que ceux du commun, et, comme si elle en possédait un sixième, elle établit d’instinct -ou à l’inverse repousse- un contact avec les humains comme avec les animaux.

Échappant souvent à la tendre surveillance d’Augusta, elle allait se promener à Fuente Rey, le long des enclos qui bordaient la ganadería. Elle aimait tant regarder les hommes à cheval qui rassemblaient les toros de cet élevage. Elle humait à leur passage les senteurs fauves, s’enivrait du martèlement sourd des sabots sur le sol qui résonnait à ses oreilles et dans son cœur, emplissait ses yeux des couleurs des robes, estompées par les nuages de poussière dans

*Joyeux anniversaire ma petite Rosa !  

lesquels les rayons du soleil déposaient des étoiles scintillantes pour elle seule. Jusqu’à ce jour de ses seize ans, où après avoir dégusté son gâteau, elle était partie pour son habituelle promenade, son châle autour des épaules. Elle l’avait aperçu de loin. Il gambadait en tous sens, sautillant sur ses pattes grêles encore, secouant sa tête sur laquelle pointaient deux jolies promesses de cornes toutes blanches. Un taurillon, noir comme du charbon du museau au bout de la queue. Il avait dû échapper à l’attention de sa mère, s’éloigner d’elle et prenait plaisir à cette liberté toute neuve. Penchée sur la barrière pour l’attirer, Rosa agita son châle qu’elle avait détaché de son cou. Le petit toro marqua un léger temps d’arrêt avant de répondre à la sollicitation de ce leurre sur lequel il se précipita. Il se cogna dans la barrière, arrêté dans sa course sans comprendre pourquoi, cherchant le châle qui l’avait aimanté. La jeune fille le lui tendit, il s’approcha tête baissée. Elle put alors le toucher, caresser le pelage si doux. Il renifla puis saisit le tissu pour en mâchonner un coin l’espace d’un instant, le recrachant sous l’éclat de rire de Rosa. Il la regarda, curieux et bravache déjà, approchant son mufle de la main tendue. Lorsqu’une paume vint se poser au dessus de ses naseaux, le bout des doigts effleurant le poil gentiment bouclé, il sembla s’apaiser d’un coup, goûter cette sensation légère. Sa tête accompagna un moment les mouvements de la caresse, les yeux levés vers ceux qui vinrent se planter dans les siens. Très doucement, Rosa laissa échapper de ses lèvres une comptine que lui chantait tía Augusta lorsqu’elle était petite, aussi petite que le jeune toro. Cet instant de bonheur qui dura l’espace de quelques minutes fugaces sembla très long et bien trop court pour Rosa. Un cavalier apparut, qui l’interrompit et poussa de sa lance l’effronté fugueur afin de le faire repartir vers sa génitrice. L’homme adressa un sourire à la jeune fille avant de s’éloigner. Rosa garda longtemps l’odeur de lait caillé et de pelage empreinte sur sa main. Le jeune toro, lui, emportait dans ses narines celle de Rosa, à jamais gravée dans sa mémoire. De sa gueule dépassait un fil rouge qui finit par s’envoler au vent de sa course.

Segundo tercio

Les clarines viennent de sonner, il est temps pour les banderilleros d’exercer leur talent. Ils sont deux pour les poser: le banderillero de confiance et le torero lui-même. Tous deux sont prêts, comme les autres membres de la cuadrilla qui surveillent, cape bicolore en main afin d’intervenir en cas de nécessité. Le toro répond immédiatement aux invites, charge droit. Magnifique, le torero plante sa paire de banderilles sur le haut du garrot, en un geste assuré et ferme, tout en semblant s’envoler avec la grâce infinie d’une danseuse. La foule applaudit. Le sang coule sur les épaules de la bête dont les flancs se soulèvent au rythme de sa respiration devenue plus courte. Il ne semble pourtant pas ressentir de douleur, contrairement à Rosa qui a cru recevoir elle aussi les pointes acérées dans son dos. Elle est si liée à Hermoso qu’elle éprouve dans sa propre chair les premières blessures infligées. Alors elle ferme les yeux, concentre toute son énergie pour la diriger et l’offrir à celui qui chargera l’homme, soulevant de ses sabots les paillettes d’or pulvérulentes de la piste. Elle est certaine qu’il va la recevoir et la restituer pour lutter farouchement, jusqu’à cet instant suspendu où la mort seule décide de celui qu’elle viendra faucher à la fin du combat.

Rosa était souvent retournée voir le jeune toro. Le vaquero qui lui avait souri l’avait fait un jour monter en croupe pour l’emmener plus près des animaux. Elle avait ainsi pu assister à la ferrade et au marquage des oreilles de Hermoso. Elle avait appris son nom, masculin de Hermosa, la vache qui l’avait mis au monde. Au fil du temps, la jeune fille avait vu grandir l’animal, qu’elle était seule à pouvoir vraiment approcher. Dès qu’il la sentait derrière les barrières, il s’avançait de son pas sautillé, venant au plus près quêter ses caresses. Ils se parlaient tous deux, en une langue connue d’eux seuls et que leurs seuls sens verbalisaient: elle lui murmurait des mots doux, des mots de miel, de soleil et de cavalcades en liberté qu’il recevait avec bonheur, les oreilles en mouvement. Il soufflait dans la main tendue, la flairait, y prenait délicatement la poignée d’herbe fraîche qu’elle lui offrait parfois comme une friandise. Ils se contemplaient, mirant leurs âmes devenues jumelles dans leurs yeux brillants. Dans sa candeur, elle espère que le ciel lui laissera encore longtemps ce toro. Elle n’aime pas ce ciel qui avait rappelé à lui ses parents quand elle était encore un bébé. Elle n’en a aucun souvenir, tía Tina et tío Quino les ont remplacés.

Lorsque Rosa eut dix-sept ans, ils l’emmenèrent à Séville, pour qu’elle assistât aux premières corridas dont ils étaient si friands. Les quelques cent kilomètres à parcourir dans la vieille SEAT Toledo brinquebalante de Joaquín l’avaient amusée. Elle avait ri et chanté pendant ce voyage au rythme des cahots de la route. Puis, elle avait été éblouie par les arènes, les habits de lumières, la musique et les toros qui combattaient si bien. Même si l’estocade les envoyait directement vers ce ciel abhorré qu’Augusta ne cessait d’invoquer. Rosa qui ignorait encore tout de ce qu’était vraiment la mort, fut vite envoûtée par la magie des faenas, la beauté des matadors dans leurs costumes étincelants, la communion avec la foule et ses olé jaillissant d’une seule et même bouche. Mais le ciel, toujours lui, lui ôta sa tía Augusta juste avant la saison qui avait vu fleurir ses dix-huit printemps. Alors, elle alla confier son chagrin à Hermoso. A deux ans passés, il est à présent un novillo, impressionnant pour tout autre que Rosa. Il a peu à peu pris des allures de bête fauve, ses cornes bien symétriques remontant légèrement vers le haut. La jeune fille aime en sentir la texture sur ses doigts, en suivre la courbure jusqu’à la pointe si effilée avant que le jeune fougueux ne secoue la tête. Mais il revient toujours vers elle, plus fier peut-être, conscient de sa taille développée, de sa poitrine puissante, de ses pieds solides, de la bosse du morillo qui commence à se deviner sur sa nuque. A-t-il ressenti le chagrin de la jeune fille ? D’un sabot, il racle le sol devant elle, il souffle, crache et se met à exécuter des virevoltes sur lui-même, comme pour lui arracher un sourire. Puis, sans autre signe d’au revoir, il s’éloigne, en une invite à tourner cette triste page, pour aller de l’avant et vivre.

La sonnerie des clarines retentit, le matador va devoir affronter seul son adversaire.

Tercero tercio

Le berceau des cornes de Hermoso est parfait et c’est bien avec la droite qu’il charge, tête basse. A peine le jeune homme le cite-t-il qu’il « mange » la muleta tendue, sa bravoure et sa noblesse arrachant à chaque passe un olé enthousiaste à des milliers de personnes. Le jeune homme, plus que jamais centré sur son art, enchaîne une série de naturelles, retenant Hermoso au bout de sa flanelle écarlate, sans le forcer, pour enchaîner sur la passe suivante. Le corps cambré tel celui d’une almée flamenca, il paraît alors si fragile, son épée plaquée sur sa hanche gauche. Son poignet et sa main sont sûrs, gracieux aussi, légers. Il fait voler le leurre sur le dos de l’animal, comme une caresse, l’aile d’un gigantesque insecte de feu avant de marquer sur cette figure quelques secondes de pause pour poursuivre la faena. Respiration dans ce concerto pour une muleta, les deux solistes soufflent un court instant. Hermoso, haletant, respire bruyamment, bouche ouverte sur sa langue blanche qui pointe. Emerveillée, Rosa lui parle. Non pas à voix haute, mais dans sa tête. Elle l’encourage, le félicite aussi, lui dit toute la fierté qu’elle éprouve à le voir si vaillant et courageux dans ses charges rectilignes, si suave dans la noblesse qu’il déploie. Elle l’a bien compris, ce toro lui dédie son combat, comme le matador offre le sien à la foule ou à une jolie spectatrice. La fine silhouette quasi féminine emmène à nouveau l’ombre géante qui, au bout des cornes porte la mort. Le ballet reprend. Tout en étant dirigé par le torero, Hermoso fait de nouveau preuve de sa combativité. Est-il réellement dominé ? Face à lui, le torero tend d’un geste aérien le leurre, comme s’il se livrait, faisant fi du danger, le regard rivé sur celui du fauve à la robe de jais. Les pieds enracinés au sol, légèrement écartés, les reins cassés, il semble faire glisser le toro, l’entraînant à exécuter autour de son corps des tours complets. En réponse, Hermoso se laisse emporter, sans qu’à aucun moment il ne trébuche dans ce toreo devenu magie épurée, les deux se confondant parfois comme dans une étreinte amoureuse. L’homme et la bête, en cette lutte à la vie à la mort, semblent s’élever vers les sommets d’un art consommé, l’un attirant l’autre qui répond sans faillir, toujours plus près, chacun mettant en valeur la perfection des gestes et des charges dans ces naturelles aidées et circulaires qui les hissent au rang des dieux. Des larmes coulent sur les joues de Rosa, l’émotion est trop forte pour la jeune fille. Elle n’y prend pas même garde, les laisse mourir sur sa peau chauffée de soleil, tendue sur ces instants hors du temps. Le jeune homme, lui, a changé de main, forçant l’animal à le suivre dans une valse à l’envers. Hermoso joue le jeu, présentant sa corne gauche, toujours au plus près du corps raidi dans sa pose hiératique. Aucune fatigue ne semble les atteindre lorsque la charge de l’un l’éloigne brièvement de la muleta baissée de l’autre. Séparés, ils se retrouvent encore face à face, ivres de tension et de défi, avant quelques passes difficiles exécutées de la main gauche encore, à la perfection. Le public est debout, hurle de joie, applaudit à tout rompre. L’arène gronde d’allégresse, la faena qui se joue sous ses yeux est inouïe. Figée, transportée par des émois trop puissants, Rosa ne peut que triturer nerveusement son châle, dans l’attente de la suite. Viennent alors une dizaine de passes à peine aidées, l’épée dirigeant la muleta pour happer la tête de l’animal, le conduire exactement là où le matador en a décidé. Le public semble pris de délire, le jeune homme enfin lui fait face pour le prendre à témoin de l’enchantement de ce combat hors norme qu’il mène, porté par la grâce. A peine a-t-il repris position, fier et droit face à Hermoso qui fixe la muleta, prêt à bondir encore, que les clarines de l’aviso retentissent, immédiatement huées par les spectateurs. Les horloges s’étaient arrêtées, dix minutes seulement d’une éternité de beauté à l’état pur viennent de s’écouler auxquelles il va falloir mettre un terme. Rosa réalise que tout va maintenant se jouer, le toro doit mourir, aller au ciel rejoindre Tía Augusta et ses parents. Lui aussi le sait: depuis son entrée en scène, son instinct lui a dicté qu’il lui fallait lutter jusqu’au bout. Alors, il se bat, encore, il charge, vaillant, infiniment brave. La foule applaudit, tous les spectateurs se lèvent de nouveau. Quelques mouchoirs blancs sont agités, ici et là dans les gradins. Très vite, ce sont des milliers de carrés de tissus blancs qui déploient leurs corolles. Hermoso regarde le jeune homme qui sourit, visage levé vers tous ceux qui, d’une seule voix scandent à présent trois syllabes en une clameur immense et sourde : in dul to, in dul to ! Se rendant à la demande de ce public si heureux, la présidence fait apparaître le mouchoir orange, signe de la grâce accordée au toro. Pour l’honneur, pour rendre hommage sans doute à cet adversaire exceptionnel, le matador qui ne le tuera pas lui présente sa flanelle. Très droit, pieds joints, perpendiculaire au corps de l’animal, il lui propose une ultime charge, muleta haut levée. Magistral, Hermoso bondit toujours, relevant la tête, une fois, deux fois, trois fois, sous les olé qui ponctuent chacune de ses attaques. Alors, le jeune homme lâche l’étoffe, exécute un tour sur lui-même, coudes levés, son épée tenue pointe contre terre, en un simulacre de mise à mort. Hermoso, vainqueur, piétine et encorne rageusement la muleta, la secoue sous les cris de la foule tandis que l’homme désigne ce héros de la main, prenant les spectateurs à témoin de sa singulière pugnacité. Afin de le conduire vers le toril, il va devoir encore le diriger à l’aide de quelques passes. Comme à regret, Hermoso quitte la piste de sable flavescent, et c’est un dernier envol de cape venu du couloir de bord de piste qui le décide à s’engager dans l’étroit passage. Cette fois, il débouchera vers la vie. Un peu plus tard, Rosa insistera auprès de tío Joaquín pour être au premier rang de la foule quand le torero sortira de l’arène par la grande porte, porté triomphalement sur une solide paire d’épaules. C’est avec une reconnaissance folle qu’elle hurle son nom, saute, applaudit, scande son nom avec la foule. Certains la regardent, étonnés. Cette jeune femme de vingt ans si jolie semble avoir perdu toute retenue, mais l’érubescence de ses joues atteste de son bonheur en cette communion grégaire, paroxystique. Qui pourrait imaginer que son esprit n’a pas encore rejoint l’âge de son corps ?

 

Epilogue

De retour à la maison, près de Jerez, Rosa ne tient plus en place. Il faut qu’elle rende visite à Hermoso. Après avoir été ramené à Fuente Rey, l’animal si valeureux a été soigné, ses blessures pansées. Il va dorénavant vivre sans plus jamais combattre et devenir un reproducteur recherché qui transmettra sa bravoure et sa noblesse à ses descendants. Il semble avoir retrouvé avec plaisir son habitat naturel, le calme de sa campagne après le tumulte des arènes de la Real Maestranza dont il est devenu en trois tercios d’anthologie un géant au panthéon des toros braves. Peut-être même entend-il encore parfois en un lointain écho les trois syllabes de l’indulto scandées par la foule.

Le châle de tía Augusta en main, Rosa s’approche de la barrière. Hermoso se tient à distance, il paît tranquillement, semble ne pas avoir envie d’être dérangé. Emue, la jeune fille se penche au-dessus du rondin de bois, tend le triangle de soie brodée en l’agitant doucement vers le combattant, l’appelle à voix basse. Il lève la tête vers elle, s’approche d’un pas tranquille. Leur histoire doit ici s’arrêter, ils le savent tous deux. Il n’a plus rien à lui offrir, il lui a dédié sa grâce. L’animal tend une dernière fois vers elle son museau, elle le caresse entre les cornes, comme elle le faisait quand il n’était encore qu’un taurillon fantasque.

Rosa dépose le châle là où le sang a coulé, au-dessus du morillo qui porte encore les traces des banderilles. Il relève la tête, plante un instant son regard dans le sien, ses beaux yeux humides comme emplis de larmes. Puis il se détourne et s’éloigne en trottant vers sa prairie. Le châle cramoisi sur son encolure, présent de la jeune fille, flotte quelques instants avant de tomber à terre. Revenant alors sur ses pas, l’animal tourne autour puis se couche dessus. Il enfouit son museau dans les broderies multicolores, enfleurées des senteurs de celle qui, seule, a su le dompter et l’aimer.