Année nouvelle, nouveaux projets !

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lectrice

 

En janvier, on se souhaite mille bonnes choses et  je forme des vœux

dans ce sens. Que 2017 soit riche de belles lectures, de textes coquins

et gourmands !

Et si on est en manque d’idées, et parce que la littérature érotique se porte bien,

on consulte l’Annuaire des Auteurs Érotiques, récemment créé par Galan Dorgia.

Cliquez sur le lien, consultez les nombreuses pages de ce « dictionnaire » rédigé

par un auteur talentueux qui a effectué un énorme et superbe travail !

PRIX HEMINGWAY 2016

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PRIX HEMINGWAY 2016

(Organisé par Les Avocats du Diable et les Éditions Au Diable Vauvert)

C’est avec grand plaisir, après avoir été finaliste du

PRIX DE LA NOUVELLE ÉROTIQUE

que j’ai soumis un texte. Il n’a pas été retenu, aussi, je puis le publier ici.

A  PORTA GAIOLA

L’une des choses les plus simples de toutes et

des plus fondamentales est la mort violente.

Ernest Hemingway

Mort dans l’après-midi (1938)

Séville, le 28 août 1987

Pourquoi, après tout ce temps, Dieu s’obstine-t-il à ne pas vouloir me rappeler à lui ? Pourquoi, après tout ce temps, résonne toujours dans ma tête l’écho terrible de ce coup de carabine tiré au matin par Don Eduardo ?

Cela fait aujourd’hui quarante longues années que chaque jour, du fond de ma cellule, je ne cesse d’implorer mon divin époux, le doux Jésus, pour que la mort me prenne. A porta gaiola. A genoux sur le sol. Comme le matador face à l’entrée du toril d’où va jaillir le toro* bravo qui en une fraction de seconde peut le tuer, j’attends que la camarde vienne m’encorner de plein fouet. Il ne se passe pas une journée sans que la petite phrase du grand Gitanillo de Triana assistant aux obsèques de son ami ne me vienne aux lèvres, incantation sempiternelle : Mata, si tí el deseado. Tue-moi si tel est ton désir.

C’est en 1947, malgré le chagrin que je causais à mon père ce faisant, que j’ai décidé d’entrer au Monastère Santa Paula pour devenir une moniale hiéronymite. Au sein de cet édifice où se mélangent si harmonieusement les styles mudéjar, gothique et renaissance, j’ai endossé la tunique blanche recouverte du scapulaire brun après avoir prononcé mes vœux, allongée sur le sol au froid de sépulcre de la chapelle. Jésus et moi savions bien que ce n’était pas par amour de Lui qu’une vocation que je n’avais jamais eue était née. Non, pas de mauvaise foi entre nous: comme je n’avais pas la bravoure de m’ôter moi-même la vie, je l’ai remise entre Ses mains. Pour qu’Il s’en saisisse totalement puisqu’elle venait de perdre tout son sens avec la disparition tragique du seul homme que j’aie jamais aimé. Ainsi, je me suis emmurée toute vive, persuadée que ma prière serait vite entendue en cet antichambre de la

* L’orthographe espagnole « toro » a été délibérément adoptée tout au long du récit. NDA

mort à laquelle j’aspire plus que tout. Si le paradis des toreros existe, Manuel m’y accueillera enfin, lui qui ne s’est jamais marié, et nous y célèbrerons nos noces désincarnées. Ironie du sort, mon nom est ici sœur Maria Jesus. Auparavant, jusqu’à ce jour terrible de l’été quarante-sept, j’étais Julia Garcia Calvez, fille de Rafael Garcia, mayoral de la plus prestigieuse ganadería andalouse de toros de lidia  aux deux devises. Verte et rouge pour la province, verte et noire pour les courses à Madrid.

Une bien méchante étoile devait présider à ma naissance, car ma venue au monde a tué ma mère. Une fièvre puerpérale l’a emportée deux nuits après que j’ai vu le jour. Elle n’avait que vingt-trois ans et cela rendit fou de chagrin Rafael, son époux de dix années son aîné. Il avait ardemment espéré un enfant mâle, qu’il prénommerait Julio, comme son père et le père de son père. Ce fut donc Julia qui devint très vite sa fille chérie. Je fus élevée au sein de la finca, et dès que je fus assez grande pour tenir sur un cheval, mon père me mit en selle devant lui pour me faire découvrir les toros et les quelques trois cents hectares de la propriété sur laquelle il veillait jalousement et avec une immense fierté. Pour mes treize ans, c’est Don José lui-même, l’oncle d’Eduardo dont mon père était l’intendant, qui me fit présent de Brindis, un cheval andalou à la robe grise. J’en fus infiniment heureuse et dorénavant, je galopais avec les vaqueros dans leur travail avec les toros, garrocha en main, mon père ouvrant toujours le chemin sur Farol, son étalon noir et nerveux. Je menais ainsi une vie de garçon manqué, -ce fils que je n’étais pas- et enfin je fus autorisée à suivre le mayoral dans ses déplacements lorsqu’il accompagnait les toros aux arènes pendant la temporada. De mars à Octobre, nous parcourions l’Espagne, jusqu’au sud de la France. Nous étions fiers de montrer aux aficionados nos bichos, reconnaissables au premier coup d’œil: un berceau de cornes impressionnant, hauts sur pattes, à la belle robe negro zaíno, ce noir profond qui absorbe la lumière. De noble caste, ils sont fougueux, combatifs et braves. Leur sentido, cette intelligence si particulière du combat, offre au matador l’assurance d’un toreo de grand art, de suertes aussi dangereuses que spectaculaires.

Jamais je n’oublierai le deux juillet 1939. Le cartel de la corrida qui se tint à la Real Maestranza de Seville était prometteur: prise d’alternative d’un novillero cordouan avec Gitanillo de Triana comme témoin et Chicuelo pour parrain. Les toros n’étaient pas les nôtres mais ceux de Clemente Tassara et mon père m’offrit pour ce jour de mon quinzième anniversaire une place ombre et soleil au deuxième rang de cette immense plaza de toros enchâssée au cœur de la ville. A dix-sept heures, communiant avec plus de dix mille spectateurs, je sus que mon destin se scellait dès que Manuel apparut sur le ruedo de sable jaune. Est-ce parce que sa montera atterrit sur mes genoux lorsqu’il la jeta vers le public ? Est-ce parce qu’il toréa comme un dieu, donnant déjà à voir qu’il deviendrait bien vite un très grand au panthéon de la tauromachie ? Pourtant, ce jeune homme de vingt-deux ans n’était pas spécialement beau, ne semblait pas avoir le physique de l’emploi. Son habit de lumière rose et or moulait sa maigreur, la finesse de ses jambes, des fesses qui paraissaient plates. La silhouette aurait pu être féminine, le visage portait un air de tristesse, comme si un voile de mélancolie alourdissait les paupières, lui donnant un étrange regard un peu vide. Le profil grec montrait un nez légèrement allongé, l’implantation des cheveux de jais aux mèches récalcitrantes éraflant un front bas. La bouche aux lèvres fines esquissait rarement un sourire. Aucun de ces détails ne m’échappa, pas plus que l’élégance, la grâce, la sobriété, la maîtrise et en même temps l’audace incroyable de son toreo qui lui faisait prendre bien des risques. Mon cœur s’emballa dès les passes de réception du toro à la cape, mon souffle se coupait à chaque naturelle. Au troisième tercio, un descabello parfait foudroya le fauve, soulevant d’enthousiasme le public qui applaudit debout son nouveau héros comme on acclame un dieu. Celui de l’amour venait de me frapper aussi sûrement que l’épée restée fichée dans le corps de la bête. En cet instant, je venais de tomber éperdument amoureuse du jeune homme gracile à l’air de chien triste, promu matador sous les olé de la foule et auquel je rendis en rougissant sa coiffe d’astrakan. Dorénavant, je n’allais plus vivre que de corrida en corrida, suivant à la radio les commentaires toujours plus exaltés tandis que Manuel toréait en affermissant son style, inventait une passe qui, à chaque fois qu’il l’exécutait après une série de naturelles de folie, donnait l’illusion d’une danseuse de flamenco tourbillonnant dans les envolées des volants de sa jupe gitane. Il vivait jusqu’au duende les actes de cette tragédie rituelle du chant profond, de la transe, du combat, des sabots et des pieds qui martèlent le sol, dans l’inspiration de l’instantanéité qui construit tout et dont rien ne subsiste quand s’abaisse la muleta, quand les palmas cessent, que retombent les mains qui donnaient le rythme. Ce fut un autre bicho de Tassara qui lui infligea sa première blessure l’année qui suivit son alternative. Désormais, avant chaque corrida où il devait toréer, je m’en allais prier dans la chapelle de la finca, implorant Nuestra señora de las Mercedes pour que Manuel ne soit pas blessé. Las… En cette époque où le monde était à feu et à sang, nous vivions dans un univers clos, où le seul sang qui coulait était celui des toros estoqués, parfois sous le regard impavide du caudillo dont la main de fer tenait le pays. Quand ce n’était pas des étoiles de grenats scintillants qui constellaient le ruedo, giclant des cornadas reçues par les matadors. J’allais toujours aux arènes avec mon père, et je pus à maintes reprises approcher l’objet de mon amour fou et de tous mes tourments.  Les années passaient, sans que jamais je puisse dire à Manuel combien je l’aimais, combien je souffrais dans ma propre chair à chaque nouvelle blessure qu’il recevait. Je crus mourir de frayeur en 1942 quand, à Valencia, un de nos toros lui fit subir une incroyable voltera, heureusement sans trop de mal. En revanche, la même année à San Sebastian, en août, il reçut un violent coup de corne dans la bouche, au moment où il portait l’estocade. Le toro, en un mouvement réflexe avait brutalement relevé la tête. Désormais, Manuel portera à la joue droite la cicatrice blanche de cette mise en garde du destin qu’il ignora avec superbe. Pire encore, en septembre, je fus témoin à Madrid de la grave cornada qui lui laboura sur vingt centimètres la cuisse droite, déchirant la saphène. Il ne tint aucun compte de ces accidents, toujours en quête du temple qui le rendit célèbre et dont il se faisait un devoir de l’offrir à son public. Son art de toréer atteignit des sommets inégalés, il ne cessait de se rendre d’arène en arène, flirtant en permanence avec la mort tandis que je m’épuisais à prier pour sa vie et pour qu’un jour, enfin, il regarde vraiment la fille du mayoral. C’est à Alicante, en 1943 qu’un journaliste lui donna le surnom qui allait lui rester jusqu’à la fin de sa courte vie: el monstruo. Mais au fil du temps et des combats, les blessures se succédaient, trop vite. Je crus ne jamais le revoir vivant lorsqu’en décembre 1945, nous apprîmes à la radio qu’il venait d’être très gravement blessé à Mexico. L’Amérique du sud… Il n’avait pas résisté au bonheur d’être accueilli comme une légende vivante en Argentine, au Pérou, au Mexique. Deux ans plus tard, au début de la temporada de cette année tragique, je fis seule cette fois le voyage jusqu’à Madrid pour le voir toréer à la Monumental. J’avais vingt-trois ans et jamais je n’avais accordé le moindre regard à aucun des garçons qui m’avaient pourtant courtisée ou avec lesquels j’avais dansé des sévillanes endiablées pendant la Feria d’avril de Séville, dans la caseta de Don Eduardo. Je me consumais toujours d’un fol amour, gardant espoir, même quand les gazettes faisaient leur miel de la liaison de Manuel avec une actrice de cinéma tout en entretenant de terribles rumeurs sur la jolie brune aux yeux verts. Je voulais croire que Manuel se lasserait vite de cette femme et qu’un jour prochain, ce serait moi qu’il aimerait puisque je ne vivais que pour lui. En ce jour de corrida madrilène, un seul cri jaillit de milliers de spectateurs assemblés dans la Plaza de toros de La ventas quand le  Bohórquez que Manuel citait vint lui déchiqueter le mollet de sa corne droite. Etait-il déjà fatigué, trop las des incessants voyages, des critiques acerbes et des suppliques de sa mère pour qu’il abandonne celle qu’elle appelait « la pute » ? Allait-il malgré cette nouvelle blessure -il en totalisait déjà plus de vingt- pouvoir honorer ses engagements jusqu’à la fin de la temporada ? Songeait-il vraiment à faire sa despedida à la fin de la saison ? N’avait-il pas confié à un journaliste, juste avant la course à Linares: « Tengo que dejar de torear… » Il faut que j’arrête de toréer. Le 28 août, un exceptionnel cartel annonçait une Grandiosa Corrida à l’occasion des fêtes de San Augustín de Linarès. Les six toros sélectionnés par Don Eduardo étaient ceux de notre ganadría. Des Miura. Pour les combattre, trois vedettes sur cette affiche. Manuel, Gitanillo de Triana et celui dont la renommée et l’attitude très arrogante commençaient à éclipser celle de Manuel: Luís Miguel Dominguín. Le public voulait de la nouveauté, semblait commencer à se lasser de Manuel, au profit de cet homme à l’allure d’échassier et à l’orgueil démesuré qui se proclamait déjà le numéro un et entendait bien accéder à ce rang suprême. Le mayoral avait été invité à accompagner ses bêtes pour le desencajonamiento quatre jours avant la course afin qu’elles soient débarquées dans les corrales pourvus d’auges, de sel et d’eau fraîche  où elles attendraient le jour du combat. Bien entendu, j’accompagnais mon père. Nous fîmes une courte pause à Cordoue et après trois heures et demie de route pour parcourir les quelques deux-cent-vingt kilomètres avec notre précieux chargement depuis Lora del río, nous arrivâmes à Linares. Après le déchargement de nos toros, nous nous installâmes dans notre hôtel qui se trouva être celui de la cuadrilla de Manuel dès la veille de la corrida. Je me mêlai à cette petite troupe, priant Guillermo, le fidèle mozo de espadas, à la fois valet d’épée, ami, confident depuis si longtemps, de veiller à ce que Manuel ne prenne pas de risques inconsidérés. Il connaissait de longue date mon secret sans l’avoir jamais trahi, me regardait toujours avec une certaine tendresse. De la pitié ? Peut-être aussi, je ne le saurai jamais.

Le 28 août arriva, je ne quittai pas ma chambre, l’estomac et le cœur noués. Je ne pus rien avaler de la journée, la gorge serrée sans savoir pourquoi, comme si un obscur pressentiment que je voulais à tout prix refouler s’obstinait à vouloir faire surface. Je m’abimai en prières pour l’homme que j’aimais et qui allait affronter pour la seizième fois de sa carrière nos Miura. A seize heures quarante-cinq, je rejoignis le callejón de l’arène où j’avais obtenu de Guillermo une place discrète. Mon père s’y trouvait déjà, portant son traje corte andalou dans lequel il avait fière allure, carnet de notes en main comme à chaque fois que nos toros étaient en lice.

Dix-sept heures.

Dix mille cinq cent spectateurs se pressent sur les gradins, dans l’attente d’un spectacle exceptionnel. La peña entame un paso doble aux accents joyeux qui semble faire danser les chevaux des deux alguazils qui ouvrent le défilé. Le paseo a commencé, les matadors font leur entrée, suivis des membres de leurs cuadrillas. Gitanillo de Triana, chef de la lidia est de rouge et d’or revêtu,  l’habit de Dominguín est vert et or, celui de Manuel bleu et or. Bleu, symbole de vérité, comme l’eau qui ne peut rien cacher, de loyauté mais aussi de la mélancolie. Les trois maestros s’avancent pour saluer la présidence, quelques sifflets fusent en direction de Manuel qui se tient légèrement en arrière. Il accuse le coup, le visage toujours impassible. Il est très pâle, ses yeux sont cernés, accentuant son regard emprunt de mystère, plein de douleur. Il semble détaché de tout mais je sais qu’il va jouer son honneur devant son fougueux rival. Songe-t-il en cet instant précis qu’il souhaite vraiment mettre un terme à sa carrière, parce qu’il a le sentiment de ne plus pouvoir tout donner ? Néanmoins, il esquisse un léger sourire de biais que j’ai l’audace de considérer qu’il m’est destiné. Je sais qu’il est épuisé, qu’il souffre non seulement dans sa chair mais encore de l’amer constat de la versatilité du public. Après avoir fait de lui le prisonnier d’une légende vivante, il réclame du sang neuf, aspire à des frissons inédits pour une nouvelle idole qu’il est en train de se forger. Après l’avoir porté sur le trône de calife, il était déjà prêt à le renier. C’était vite oublier combien Manuel l’avait envoûté de son toreo magique, miraculeux, quasi irréel. Lorsqu’il évoluait dans l’arène, hiératique, élégant et gracieux, impassible quand il attendait la charge du fauve pour entrer en communion avec lui. Il semblait si frêle et délicat, valeureux et fragile face à la puissance ténébreuse et colérique du toro sauvage. En ces instants de grâce absolue, d’extase quasi mystique, en cette faena annonciatrice de la mort imminente, je me souviens d’avoir pleuré dans l’assourdissant silence d’une arène bondée, non parce que la suite de passes a été belle mais parce qu’elle produit cette sorte de sidération et submerge d’émoi face à la grandeur et la beauté de l’art à l’état pur. Choc émotionnel de l’inspiration qui donne tant de noblesse et de majesté à des passes statuaires, danse en harmonie de l’homme et de la bête dont l’inexorable issue se profile dans les plis de la muleta ou le berceau des cornes. Je ressentais en ces minutes prodigieuses hors du temps ce même doler que lorsqu’une bailaora flamenca met tant d’âme dans l’interprétation de sa danse qu’elle atteint le public droit au cœur. Doler… Mot étrange pour exprimer une inexprimable émotion, si proche de dolor, la douleur. Je n’imaginais pas qu’en quelques secondes, elle allait devenir ma compagne pour le restant de mes jours. En cet après-midi qui s’étire aux arènes, quelque chose d’indéfinissable semble flotter dans l’air, l’embuer, comme si une averse à venir donnait l’alerte en déposant un voile opalescent sur la lumière trop crue. Les hommes et les bêtes sont nerveux, se mêlent et se bousculent, la mort rôde. Le premier toro est vite expédié par Gitanillo de Triana, mon père écrit dans son carnet que ce premier animal était décevant, n’a rien donné de la bravoure attendue. Entre alors en scène Manuel qui obtient une ovation avec ses merveilleuses véroniques, des applaudissements ensuite pour une série de naturelles élégantes. Les clarines sonnent le troisième tercio. Estocade. Nouvelle ovation, demande d’attribution d’une oreille, des sifflets accompagnent l’enlèvement de la dépouille de la bête morte. Il cède la place à Luís Miguel Dominguín qui attend son toro a porta gaiola et se lance dans un numéro de tauromachie puissante, technique, qui crée des remous dans l’assistance. Le quatrième toro est pour Gitanillo. Un animal nerveux et rusé, à la charge rapide. Au tercio de banderilles, il bouscule méchamment le banderillero de confiance El Boni. Pendant la faena de muleta, le maestro lui-même glisse et chute devant le toro, bien vite écarté par les toreros de sa cuadrilla. Vexé et furieux, il se relève et je l’entends lâcher tout en se ressaisissant:

– Mais qu’est-ce qu’elle a cette piste de Linares ?

Déjà, le toril est prêt à laisser entrer le cinquième toro pour Manuel qui l’attend. Superstitieux, son valet d’épée lui glisse à l’oreille de s’en méfier. Le chiffre cinq, en effet, dans l’aspect néfaste de sa symbolique est associé aux échecs dangereux et à la mort. L’animal porte le numéro vingt-et-un, il est noir et bragado, on aperçoit son ventre blanc quand il commence à charger. Il est très rapide et après avoir pris quelques passes de cape, il est évident qu’il cherche l’homme derrière le leurre. Il est courageux aux piques et pousse fortement du côté droit. Les clarines annoncent le troisième tercio, Manuel l’emmène presque où il veut. Il a imposé son art et son épée à tant d’autre fauves bien plus dangereux que celui-là. De nouveau, j’entends une phrase lancée par son valet d’épée qui ne le quitte pas des yeux: « Prends garde à la corne droite, Manuel… »  Le visage grave, extrêmement concentré, Manuel torée comme un dieu. Après quelques derechazos, ces passes de la main droite, il enchaîne avec quatre manoletinas stupéfiantes de beauté et de grâce que personne n’attendait mais quasi suicidaires. Il prend des risques inouïs, danse dans des poses hiératiques avec l’animal qui ne cesse de le frôler, de venir lui souffler sur les chevilles. Il caresse une fois encore la corne de l’auroch au sortir d’une nouvelle passe qui l’a momentanément arrêté. La foule exulte, reste médusée, tendue. Ma gorge se noue, mon cœur bat trop fort. Ce toro à la robe noire est énergie faite corps. C’est l’un de nos plus beaux Miura, harmonieux et si lourd face à la seule muleta. Il a été blessé, piqué, porte les banderilles mais il est bien vivant. Affaibli mais furieux, dieu de colère et de ténèbres, il veut lutter encore et tuer, je le sens, je connais par cœur nos toros. Son adversaire: mon amour valeureux et fragile, si pâle. Si seul face à ces aficionados exigeants, ingrats, avides de sensations et à l’ouragan rageur et rusé qui revient sans cesse à la charge. Mais il est temps, la clarine sonne l’heure venue de la mise à mort. Sans un sourire, droit et fier, Manuel salue le public, épée baissée au sol, toute la mélancolie du monde sur son visage barré de la cicatrice blanche. Attente, silence, tout est soudain suspendu dans la brise légère de cette fin d’après-midi. Seconde d’éternité dans laquelle se jouent le destin de l’homme que j’aime et celui de l’avatar de la mort qu’il doit achever. Instant fugace, terrible que celui de la suerte de matar. La bête sait. Elle attend, tête baissée, que la lame vienne traverser son corps de lutteur. Les mains jointes sur ma poitrine, je prie, sans savoir à qui j’adresse ma prière pour que Manuel n’aille pas au-delà du possible, qu’il porte la bonne estocade et qu’en vainqueur il puisse faire une vuelta al ruedo, ce tour de piste qui récompense le matador qui aura obtenu les oreilles et la queue, sous les applaudissements et les jets de fleurs ou de chapeaux. En cet instant de reconnaissance de son art magique, esquissera-t-il enfin un sourire ? Me regardera-t-il enfin pour m’associer à son triomphe ? Fort de l’honneur dont il a fait son credo, Manuel se place dans une position périlleuse pour porter au toro le coup fatal. Il est immobile et très droit face à la pointe des cornes, au beau milieu de leur berceau, pied gauche en avant, jambe droite en léger retrait, muleta baissée en main gauche. Il prend son envol, épée bien en main pour estoquer parfaitement a volapié, sa muleta basse pour attirer les naseaux, capter le souffle puissant de la bête qui va mourir. Trop près ? trop aveuglé par l’orgueil qui pousse à démontrer que l’on est vraiment le plus grand ? Trop las de sa vie de gloire d’ arène en arène ? Tandis que l’épée plonge et s’enfonce dans son cou, le toro relève la tête en un mouvement brusque et fulgurant. Sa corne droite pénètre l’aine de son adversaire, le soulève. Manuel, le corps arqué en avant, semble se laisser empaler avant d’être projeté en l’air pour retomber au sol devant les pattes de l’animal, se protégeant le visage de ses mains en un réflexe devenu inutile. Toute la plaza devient clameur en comprenant que le matador qui git sur le sable est gravement atteint. Le torero si gracieux n’est plus qu’une poupée sanglante, un chiffon de chair dont la vie s’échappe trop vite. Mon sang se fige tandis que je vois celui de mon amour jaillir de sa cuisse en jets vermeils, saccadés, au rythme des pulsations d’un cœur qui faiblit. Je sais qu’il va mourir, ce n’est plus qu’une question d’heures. Tout va très vite.  Les peones et  les autres maestros se précipitent, écartent le toro qui s’en va mourir plus loin. Le monstruo, le calife est tombé et se meurt. L’immense Manolete a occis Islero, le Miura au pelage sombre qui l’a tué en recevant la mort. Lorsque je vois passer devant moi Manuel grimaçant de douleur, porté par plusieurs hommes si affolés qu’ils ne retrouvent pas le chemin de l’infirmerie, tout se brouille et je sombre, tombant sur le sol du callejón. A mon tour, terrassée par la douleur, je dois être emportée. C’est mon père qui me prend dans ses bras pour me ramener à l’hôtel où de nombreuses personnes se bousculent, la nouvelle terrible se répandant comme traînée de poudre.

Ensuite, je ne sais plus trop quand ni comment nous sommes rentrés à Zahariche où nous attendait Don Eduardo Miura. C’était le matin, au lendemain de la corrida de Linares, la dernière de Manolete, et il me semblait que j’évoluais dans un cauchemar dont je ne parvenais pas à m’extirper. Son mayoral, les larmes aux yeux, fit le récit de ce dernier combat à Don Eduardo qui le reçut sans un commentaire, le visage dur et fermé. Il partit et nous entendîmes son cheval qui l’emportait. Quelques minutes plus tard, un coup de feu retentit dans toute la finca. Le plus célèbre éleveur de toros de lidia de toute l’Andalousie venait d’abattre Islera, la vache qui avait enfanté l’assassin de Manuel Rodriguez Sanchez. Cordoue pleurait son fils de trente ans, mort, en fit un mythe. L’Espagne entière prit le deuil. Les autels des églises furent recouverts de capes rose cyclamen et jaune citron. Sous une pluie battante d’eau et d’œillets mêlés, nombreux furent ceux qui accompagnèrent le héros jusqu’à sa dernière demeure, près du Guadalquivir. Mon père se rendit à l’enterrement mais cette fois-ci, je ne l’accompagnai pas. Ma décision était prise. Je laissai un mot sur son bureau, et, comme une voleuse, je quittai la finca pour le monastère où je fus accueillie avec bienveillance.

Aujourd’hui, en ce triste jour anniversaire de la mort de celui que j’ai tant aimé, je me sens infiniment lasse. Les quarante années écoulées n’ont en rien amoindri la puissance des souvenirs trop précis de ce jour sinistre ni la force de l’amour que j’éprouve toujours pour celui qui n’a sans doute jamais regardé le garçon manqué du mayoral de Don Eduardo Miura. Mon père a de longue date quitté ce monde, il est temps qu’à mon tour je rejoigne enfin les deux hommes qui ont scellé ma destinée et que j’ai tant aimés: mon géniteur et celui pour lequel j’ai passé le reste de ma vie à me consumer lentement d’amour et de désespoir. Je crois avoir largement payé ma folie amoureuse avec ces quarante années d’enfermement. Ne cherchez pas à savoir comment la puntilla qui a donné le coup de grâce à Islero m’est parvenue, comment je l’ai jalousement conservée au fil des ans. Sa longue lame acérée brille dans le couchant tandis que je trace ces lignes. Bientôt, ma main sera ferme et enfin je trouverai le courage de la tenir avec force quand elle pénétrera mon cœur inconsolable.

Aujourd’hui, c’est à dix-huit heure quarante-deux que j’ai choisi de rendre mon dernier souffle, comme Islero de la ganadería de Miura, le mille-vingt-et-unième et dernier toro que Manolete estoqua et dont il reçut la cornada fatale.

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Érotisme et Littérature

Bienvenue sur ce site ! En parcourant ses pages, vous allez venir à la rencontre de l’auteur, découvrir mon univers littéraire.

Depuis 2011, mes romans et nouvelles ont été publiés chez divers éditeurs.

Presque tous sont dans la catégorie « Littérature érotique », bien que cela ne soit pas une marque de fixation unique.

Ce que je cherche à percer, c’est le mystère du désir qui mène aux jouissances du corps exultant et de l’esprit affolé.

Explorer, fouiller, triturer, tourner en tous sens, écorcher vives les arcanes de la sexualité humaine, aller jusqu’aux coulisses de sa frange la plus sombre, débusquer chez le personnage fictif les faiblesses, les fragilités, les peurs et les réminiscences enfouies que cachent ses désirs… Tout cela me passionne.

Souvent, amour et mort deviennent amants à leur tour, la dérive s’amorce vers le fantastique quand la relation amoureuse tourne à l’aigre, trop souvent submergée par une passion forcément destructrice.

Les émotions du cœur en quête de l’amour de cet autre unique et multiple chahutent et chamboulent celles des sexes jusqu’à les propulser cul par-dessus tête !

Écrire érotique est un défi. Il ne s’agit pas seulement d’amener le lecteur à lire d’une main mais de le séduire avec les mots de cette prodigieuse force vitale qui fait tout droit grimper au septième ciel ou conduit aux bas-fonds d’un enfer où la luxure règne en Maîtresse.

Promenez-vous, venez me rencontrer cet été ici ou là sur les salons du livres, chez les libraires.

Pour me contacter: rendez-vous sur l’onglet « contact » ou bien: julieanne.desee@gmail.com

Mes livres:

(cliquez sur l’image pour l’agrandir)

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20160731_082124

(*)

Qui je suis

Après une cinquantaine d’années de vie parisienne,  je réside à présent sur les côtes de la Manche, dans un village campagnard niché au creux de  la baie du Mont Saint Michel.

Le  plaisir que j’éprouve à y vivre est une surprise constante. En effet, si ma mère était normande, j’ai été élevée dans l’amour fou du soleil, de la Méditerranée et de la terre catalane si chers à mon père.

Ces origines familiales qui font le grand écart sur la carte de France m’avaient toujours fait pencher vers le sud, me faisant ressentir que coulait  dans mes veines davantage de sang méditerranéen que viking …

Tout ce qui s’apparente au blason d’or à quatre pales de gueule  me réjouit.
Avec une attirance particulière aussi pour l’Espagne, le sol andalou chargé d’histoire, de mixités culturelles si riches, sauvage, cruel aussi, sous un soleil écrasant, dans des jeux violents d’ombre et de  lumière.

Alors, résider dorénavant au bord d’une mer qui ne cesse d’aller et venir quand elle fait l’amour avec la lune, sous un ciel qui  oublie d’être bleu et larmoie si souvent relevait presque de la gageure.
Pourtant, je me sens en osmose avec cette nature  verdoyante,  ces paysages tranquilles tout droits sortis d’un Constable et qui invitent au calme de l’esprit et de l’âme.

L’enfance et la jeunesse catalanes ne sont plus. La maturité venue, j’ai troqué les vigatanes (*)  à danser des sardanes pour les pieds nus dans le sable, dans le vent et les embruns qui déposent sur les lèvres des douceurs salées.

(*) vigatanes : espadrilles catalanes dont le laçage remonte sur la cheville et le mollet, que l’on porte pour danser la sardane, danse « nationale » des catalans.

(*) Léo Dabat, Chapelle Notre-Dame-de-la Salette, Banyuls-sur-mer

(1945)